Quitter le syncrétisme népalais par la route pour retrouver l’Inde s’avéra une procession quasi mystique. 40 heures entassés dans un bus local, où ils n’avaient visiblement pas l’habitude de voir de touristes occidentaux, constitue une expérience réelle pour travailler ses limites, son développement personnel et ses peurs.

D’un monde à l’autre

La frontière ouvrit ses portes à Sunauli. Bloqués en frontière depuis l’aube, nous pouvons néanmoins vérifier que les klaxons restent un langage corporel automobiliste. Conduisant à gauche, les coups de klaxons précisent les positions, à la manière du morse. Un léger coup, merci ; un gros coup « attends, je passe », qui attend, parfois, un double petit coup du véhicule dépassé pour dire « oui oui, vas-y ». Un très gros coup pour prévenir dans les virages quand le véhicule double sur la voie d’en face. Bref, les virages se succèdent dans des bruissements de pneus et dans des symphonies chaotiques de cornes de brume. Ces variations linguistiques ne posent pas de problème à la frontière. Népalais et indiens parlent une langue issue du sanskrit et dont les similarités sont criantes. Pas de visa pour passer d’un côté ou de l’autre et pourtant des heures d’attente…

Nous sommes là avec nos peaux claires, nos cheveux clairs et nos habitudes européennes, si loin de cet univers de contrebandiers qui rappelle d’autres scènes moins lointaines, dans un bus Bucarest/Istanbul où tous les commerçants-exportateurs se faisaient serrer. Ici, le problème semble se poser autour de substances illicites cachées dans des outils. Ou de ces deux femmes arrivées bouddhistes et désormais habillées en musulmanes qui ont eu la bonne idée de ne pas prendre de pièce d’identité.

Face à tout cela, les mouches volent, les chiens passent, les gling-gling à vélo fusent en tout sens. Le petit vieux qui prépare des jus de citron vert frais rigole. Il a raison, c’est cocasse ce joyeux bordel. Personne ne sait quand on repartira… alors chacun monte, descend, les yeux fureteurs à l’a guet de tout indice susceptible de mieux nous informer. Mais chaque départ est avorté : un nouveau militaire monte inspecter les sacs sur le toit, les sacs dans le bus, les sacs des gens. Des personnages hauts en couleurs se succèdent et nous finissons par passer pour entrer enfin en Inde après plus de cinq heures d’attente (sauf les deux contrebandières sans pièce d’identité pour qui le voyage s’arrête là).

 

Delhi et le Rajasthan : voyage au cœur des mille et une nuits

Après plusieurs voyages en Inde (déjà le 3ème pour Stéphanie et le 2ème pour Sylvain), les Utopies Réalistes se sont penchées sur un itinéraire varié à travers le pays à la rencontre de plusieurs projets. Avant de filer vers le Rajasthan, nous prenons le temps de nous poser à Delhi. Stéphanie est malade (un mauvais chai à l’arrivée indienne) et Sylvain mal en point. Au ralenti, nous attendons quelques heures dans la rue qu’une personne de notre coworking/guesthouse nous ouvre (cela deviendrait presque une habitude dans ce voyage!). Après quelques longs moments de solitude, un des co-workers de Moonlighting vient enfin nous ouvrir pour nous installer dans une des chambres. Notre séjour à Delhi nous offre en effet l’opportunité de vivre quelques jours au sein d’un des projets que nous étudions. Espace de co-working et auberge pour les porteurs de projets à moyen et long terme, nous rencontrons plusieurs locaux impliqués dans des projets créatifs. Delhi nous offre aussi quelques jolies découvertes culturelles. Si le Red Fort et la vieille ville nous laissent un peu sceptiques, nous tombons sous le charme de la tombe du deuxième Empereur moghol Humayun, un merveilleux exemple de l’architecture du XVIème siècle, qui annonce les splendeurs du Rajasthan. Les jardins et le rouge de la pierre de sable confèrent au lieu une ambiance hors du temps. Circulant en métro ou en tuk-tuk, nous découvrons plusieurs quartiers de cette ville tentaculaire. L’Institut de l’Habitat nous offre l’occasion de visiter plusieurs expositions et de constater que la réflexion sur le logement est au cœur des problématiques locales alors que bien du travail reste à faire. Manquant d’énergie et de temps, nous ne parvenons pas à faire tous les musées et mosquées de la ville, mais découvrons quelques jolis parcs et autres enclaves agréables, tels que le quartier branché de Hauz Khas, qui invite aussi à la flânerie autour de la tombe du shah Firoz (14ème siècle), à l’époque où Delhi était composée de villages.

L’influence moghole et musulmane dans la région est prodigieuse. Le raffinement des arts d’alors atteint son apogée à Agra, où nous passons deux jours, le temps de visiter le Red Fort et le prodigieux Taj Mahal. Le fort est beaucoup moins connu mais nous a complètement envoûté avec ses couleurs chaudes, donnant sur la rivière sacrée de la Yamuna. Transformé en palais par le Shah Jahan au 16ème siècle, il renferme de nombreuses salles splendides et offre une superbe vue sur le mausolée le plus célèbre au monde. Le Shah y a fini a vie, assigné à résidence par son terrible fils, Aurangzeb, qui prit le pouvoir en 1658. Quant au Taj, on aurait pu oublier qu’il est fermé le vendredi… mais nous avons savouré une vue de coucher de soleil, parfaitement adapté pour retrouver un vieux copain, pas vu depuis belle lurette et presque par hasard ! Et le lendemain, semblant flotter dans les premières brumes matinales, l’incroyable monument nous offrait une vue irrésistible… si incroyable que Sylvain en a trébuché pour mieux se faire une jolie entorse de la cheville ! Ben oui, l’émotion…

La succession de belles images ne s’arrêtait pas là. Ayant repéré un projet à Udaipur, nous en profitions pour faire étape à Jaipur, la ville rose (ocre lui conviendrait mieux!), connue pour ses riches palais et son ambiance encore plongée dans ces siècles où régnaient les maharajas. Le City Palace ou la Hala Mawal nous permettent de mieux comprendre l’histoire mouvementée de cette ville et le pouvoir incommensurable qu’avaient ces hommes. L’architecture locale est exceptionnelle et la ville est une invitation au voyage sensoriel : couleurs, odeurs, lumières se mélangent dans une douce harmonie chaotique. Avant de quitter la chaleur écrasante de la ville, nous passons une journée à arpenter, en compagnie d’un très sympathique guide, le Amber Fort. Une nouvelle merveille, qui nous envoûte par son architecture audacieuse et ingénieuse. Les cours se succèdent, les salles d’audience privées et publiques s’entremêlent et l’on parvient très facilement à imaginer la vie d’antan, où la première épouse régnait sur la cour des autres femmes du maharaja et se prélassaient autour de grandes balançoires, perdues derrière des rideaux opaques et opulents. On quitte cette journée les yeux remplis de souvenirs, d’images d’éléphants et de dromadaires qui servent encore de moyen local de transport. La faune locale est variée d’ailleurs (souvenir d’un petit rat ayant élu domicile dans la piscine de l’hôtel…), mais notre bus, bien que très loin de ces destriers, constitua une réelle aventure. Après avoir galéré à trouver un tuk-tuk, l’hôtel finit par nous en appeler un qui nous propose un tarif prohibitif et nous amène dans un no man’s land, d’où pourrait partir le bus. Une séance kafkaïenne s’en suit. On fait le tour de la ville avec notre tuk-tuk qui ne parle pas anglais et ne sait pas où on va. Personne ne connaît le nom de notre compagnie de bus, personne ne sait d’où partent les bus. On finit par trouver (après avoir discuté avec au moins 15 personnes) quelqu’un qui nous propose d’appeler un numéro écrit sur le billet. Visiblement, le bus aurait du retard et l’idéal est de l’attendre au bureau de la compagnie… qui est à l’autre bout de la ville (Jaipur fait quand même près de 4 millions d’habitants). Une course effrénée et nous voilà au bon endroit, parés pour payer notre course le double du prix négocié et pour attendre deux heures supplémentaires sur une chaise en plastique sur le bord de la route. Mais le bus arrive et nous nous installons enfin dans nos couchettes (un lit pour nous deux, sous les feux de la climatisation glaciale.

A l’arrivée, Udaipur nous ouvre ses portes avec un air plus frais et un soleil toujours aussi radieux. La ville se prête à la promenade piétonne et les richesses culturelles locales sont suffisamment nombreuses pour nous occuper des jours durant. Malheureusement, nous n’avons que deux jours et déjà deux projets à visiter ! Les sacs posés dans une auberge sur les hauteurs de la ville et tenue par une famille extrêmement charmante, nous filons découvrir le lac Pichola et les palais somptueux de cette Venise indienne, créée par l’empire moghole au 16ème siècle. Une balade, un tuk-tuk et nous filons rencontrer l’ONG Seva Mandir qui travaille sur le soutien à la démocratie locale dans les villages. Plusieurs projets sont développés par cette association connue dans toute la ville pour ses actions auprès des femmes, des enfants (scolarisation des filles dramatique au Rajasthan et le taux d’illettrisme est le plus fort d’Inde) et des villages. La maxime de l’ONG cadre parfaitement avec les utopies réalistes : « transformer des vies à travers le développement démocratique et participatif ». Après plusieurs mails et coups de fil restés sans réponse, nous avons décidé de suivre notre méthode népalaise : se pointer directement sur place. Cela fonctionne une fois encore. Après avoir discuté avec la responsable des volontaires internationaux, nous rencontrons la responsable du projet sur le développement institutionnel des villages. Un entretien riche et dense, mais duquel nous ne rapporterons pas d’images, bloqués par la nécessité d’avoir une communication officielle. Au moment de partir, nous rencontrons notre deuxième projet de la journée. L’ONG a soutenu le développement d’une coopérative de femmes qui crée des tissus originaux et locaux. Les produits sont en vente dans un petit magasin annexe et Sadhna vend désormais à des chaines de fringues nationales (voire internationales) comme Fabindia. Des 15 femmes du début, elles sont désormais 800 impliquées et chacune a toujours son mot à dire ! Une rencontre inopinée, pleine de sens et qui nous montre combien l’impact de Seva Mandir sur le Rajasthan semble important. Histoire de fêter dignement cette journée mémorable, nous dégustons un repas mythique avec vue sur le lac, dans un cadre qui n’a rien à envier aux plus belles villes européennes, faisant face à une île splendide dominée par un palais désormais privatisé en hôtel de luxe. Une petite balade au City Palace nous précise les relations ambiguës qui existaient entre les Maharanas des différents duchés du Rajasthan. L’ensemble est une fois encore une invitation au voyage et à la rêverie. Un cours de cuisine indienne plus tard et nous quittons avec regret cette bourgade dynamique, douce et peu polluée qui nous a tant plu. L’étape Rajasthan se termine sur ces notes douces et sucrées, à l’image de la gastronomie locale moghole, pleine de saveurs sucrées-salées. En route pour le Sud…