Irkoutsk, Listvianka et le grand lac Baïkal

Irkoutsk est à Moscou +5h. 3400 kilomètres parcourus depuis Ekaterinbourg. Nous rêvons d’une douche… et l’auberge réservée n’a finalement plus de lit pour nous. Nous atterrissons chez Galina, où notre allemand nous sert une fois de plus ! Une nouvelle odeur, de nouvelles fringues et nous partons à l’assaut de cette charmante ville de 600 000 habitants et de ses maisons en bois, qui tentent de résister aux bulldozers. L’accueil y est différent, la ville est très tournée vers le tourisme et son 350ème anniversaire en 2011 ont largement bénéficié à de nouveaux aménagements. Traversée par l’Angara, la ville n’est qu’à 70 kilomètres du Baïkal. Le Great Baïkal Trail a d’ailleurs son siège ici. Malheureusement, le mois d’août ne se prête guère aux rencontres et nous ne parvenons pas à discuter avec les fondateurs de ce chemin de randonnée, qui court tout autour du lac. Nous décidons néanmoins de tester par nous-mêmes les sentiers !

Direction Listvianka. L’étape touristique habituelle sur le lac est plutôt l’île d’Olkhon, mais la longueur du trajet et les hordes de touristes ne nous séduisaient pas autant que la perspective d’une petite randonnée le long du lac. Une heure trente pour atteindre cette petite bourgade en bord du Baïkal. La lumière est frappante, le climat rude, le lac merveilleux. Nous atterrissons dans une jolie auberge de jeunesse toute en bois et soucieuse du respect de l’environnement. Perdue dans la nature, nous sommes comme des Robinson, ravis de retrouver leurs nuits étoilées. La météo est très variable le long du lac. Nous partons donc en bateau pour le hameau de Bolchie Koty, ancienne bourgade de la ruée vers l’or sibérien, désormais abandonnée. Nous faisons le chemin retour (20 km) à pied, contre pluies, vents et belles éclaircies. Le marquage manque de précisions, mais la vue est magnifique. La nature est brute et l’homme peu présent dans ce climat hostile. Le lac abrite 80 % d’espèces endémiques, dont un que nous cherchons encore : le nerpa (phoque d’eau douce) qui n’a résolument pas voulu montrer le bout de son museau ! Résolus à revenir marcher dans le coin, nous repartons sur Irkoutsk pour prendre le train. Ce merveilleux trajet, qui longe le lac, nous emmène à Oulan Oude, capitale de la Bouriatie.

 

Oulan Oude et Turka

Peut-être cette ville ne résonnait pas plus dans vos mémoires que dans la nôtre. Pourtant, Oulan-Oude est une charmante cité de 400 000 habitants, qui annonce déjà l’entrée dans un nouveau continent : L’Asie. La Russie est une mosaïque exceptionnelle de peuples et de minorités et possède en effet une République bouddhiste. Oulan-Oude n’a pas seulement ce privilège, elle accueille également la plus grosse tête de Lénine au monde  (un bronze impressionnant de 7,7m de haut)!

La ville est divisée entre l’ancienne cité marchande et la nouvelle ville soviétique. Le mélange architectural est étonnant : des yourtes se mêlent aux temples bouddhistes, sur fond de grandes barres soviétiques. Visiter un temple bouddhiste écrit en cyrillique est une expérience inoubliable. Bref, nous sommes à un carrefour étonnant entre Russie, Mongolie et Asie. L’accueil est beaucoup plus souriant et les gens plus prévenants.

Avant d’entrer dans un autre univers, nous partons sur Turka, voir une dernière fois ce majestueux lac Baïkal. Départ improvisé en transports locaux et nous atterrissons dans un no man’s land étonnant, qui ne correspond pas vraiment au village de pêcheurs qu’on nous avait vendu. Mais, nous revoyons le lac (sans parvenir à s’y baigner, décidément trop froid!), dégustons du omul (délicieux poisson du lac) et faisons des rencontres improbables avec les locaux, curieux de discuter avec nous. Retour en stop avec une gente dame, avec qui nous parvenons à discuter un peu en russe… et qui nous apprend que Turka deviendra bientôt un important site touristique, prêt à accueillir plusieurs millions de visiteurs sur l’été. La vallée de la Bargouzine, toute proche et considérée comme la côte la plus sauvage du lac, risque vite de sombrer dans un tourisme de masse. Avis aux amateurs, profitez-en vite !

Après plusieurs semaines dans ce pays continent, à essayer de comprendre ses paradoxes et à tenter de percer l’âme russe, nous quittons la Russie sans avoir pu rencontrer de projet collectif. A bord du bus qui nous mène vers la Mongolie, nous franchissons une nouvelle fois une frontière improbable, sur-protégée, sur-équipée… Nous prenons alors le temps de dresser quelques constats sur ce pays bien étrange, qui nous laisse une impression ambiguë.

 

S’il fallait une conclusion…

La Russie était une étape attendue sur notre parcours. Déterminant commun de ces Est que nous avons, pour bonne partie, parcourus. Nous avons vu évoluer la plupart de ces anciens satellites depuis la chute de l’URSS. Vers le bloc Européen ou vers la Russie de Poutine, les transitions sont parfois difficiles.

Quelle est donc aujourd’hui cette fédération de Russie ? Pour mieux l’appréhender, nous avons pris avec nous quelques rudiments de la langue de Dostoïesvki.

Grandeur…

Pas de meilleur moyen que le Transsibérien pour se rendre compte de l’immensité du territoire Russe. 9282Km de Moscou à Vladivostok, 7 fuseaux horaires, 6 jours continus de train.

Grandeur aussi par la richesse des cultures et la diversité des ethnies fédérées par ce pays. Entre les russes orthodoxes de l’Oural, les tatars musulmans vers Kazan et les Bouriates aux traits asiatiques chamanistes ou bouddhistes, tous parlent russe et tous affichent leur patriotisme pour un même drapeau.

Grandeur des projets entrepris. Moscou résonne du matin au soir au son des marteaux piqueurs. A Kazan, les chantiers continuent à la nuit tombée. Le pays entier donne l’impression d’être entré dans une mue complète, les routes, les voies de chemin de fer, les bâtiments sont en pleine réfection et les nouveaux projets sont légions.

Grandeur à l’image des métros de Moscou ou de Saint Petersbourg dont les stations d’une propreté immaculée n’ont pour la plupart rien à envier à quelques palais princiers. Fresques, éclairages, dorures, mosaïques à chaque arrêt réinventées. A la gloire des travailleurs, des héros, de leurs femmes ou d’autres éminences de l’ancien régime.

Parcourir l’immense perspective Nevski de l’ancienne Leningrad, avaler les plaines sibériennes infinies et regarder le petit trait parcouru sur la carte, voir le ballet incessant des limousines déverser son lot de jeunes mariés pour une photo convenue dans un spot touristique, s’effrayer devant le nombre de voitures de sport et autres 4×4 ostentatoires qui défilent dans les rues…la Russie d’aujourd’hui donne le tournis. Nous n’en avons pourtant parcouru qu’une petite, qu’une infime partie.

Oui mais voilà, le brillant du verni n’est pas bien épais.

…et décadence

Le régime communiste et ses privations (de libertés, de biens de consommation courante, d’expression, d’ouverture vers l’extérieur) a laissé une trace indélébile. « Dans notre pays, nous avons tellement appris à contrôler nos émotions qu’on arrive plus à être étonné ou effrayé par une tragédie vieille de cinquante ans, aussi atroce soit-elle » disait un journaliste russe à propos de l’extermination des révoltés dans les goulags de Norilsk en 1953. Ces traces sont aussi profondes et visibles que les nids de poules dans les routes. Les années communistes ayant lamentablement échoué, il ne restait semble-t-il qu’à verser dans un modèle individualo-capitaliste. Coopérative est un gros mot, le non lucratif une bizarrerie et l’initiative individuelle. Inutile de vous dire que nos recherches d’Utopies Réalistes en Russie ont majoritairement été confrontées à une incompréhension profonde.

Nous avions déjà pu aboutir à cette triste conclusion à propos de la Roumanie, elle nous semble entièrement valable pour la Russie : « ce que la folie des grandeurs des dirigeants communistes n’avait pas réussi à faire, le capitalisme débridé est en train d’y parvenir ». Ceausescu, dans l’idéal fonctionnaliste communiste, a détruit 1/3 de Bucarest, le capitalisme parvient aujourd’hui à détruire les dernières pépites architecturales du « petit Paris ». Alors que les dernières maisons en bois à Irkoutsk sont en train de péricliter, phagocytées par 10 étages de bétons mauvaise facture, Turka, petit hameau de 2000 âmes perdu sur les bords du lac Baikal, construit un projet touristique démesuré visant à accueillir 2 millions de personnes à l’année. Amusant lorsque l’on croise les ruines de ce qui fût un hameau de vacance communiste sur les bords d’un lac voisin…

La Russie semble être en plein milieu de ses 30 glorieuses. Les gisements de pétrole sont légions, l’énergie quasi gratuite (un litre d’ essence coûte 50 centimes d’Euros), la conscience environnementale inexistante. Laisser couler l’eau chaude à plein flots pour faire fondre plus vite les glaçons laissés dans l’évier, laisser le moteur de la voiture tourner pendant des heures pour maintenir la température climatisée à votre retour, cela ne choque pas grand monde dans le pays de Poutine.

A l’image de notre conclusion, la Russie nous est donc apparue rude…mais ces constats ne sont que nos impressions et attendent vos réactions.