Après deux semaines bien remplies et pleines de projets passionnants au Cambodge, il est temps de nous diriger vers le plus petit des quatre pays de l’Asie du Sud-est : le Laos. Le plus petit, le moins peuplé (à peine 6 millions d’habitants!), le plus pauvre (si l’on croit encore au Produit Intérieur Brut comme indicateur probant), mais aussi le plus vert, le plus loin des sentiers battus et le plus méconnu.

4000 îles pour mieux flâner

Partis de Kratie pour les 4000 îles (Si Phan Done), nous faisons escale à la frontière. L’attente est longue, mais nous discutons avec de nombreux backpackers européens (français, polonais, allemands). Les passeports sont partis avec notre organisateur de transports et la bagatelle de quelques euros habituels de taxes de corruption (la fameuse « stamp tax », celle qu’on paie pour que le type payé à mettre des tampons puisse tamponner notre passeport). Cette fois-ci, la taxe ne s’est pas limitée à cela : la douane récupère aussi la pochette du passeport de Sylvain, souvenir du Baïkal. Négociations, explications, discussions… rien n’y fait, personne ne l’a vue, personne ne sait où elle est. Notre bus en a profité pour partir sans nous. Un mini-van arrive et nous voilà partis en transport personnel. Encore 1h30 de route au milieu d’une campagne dépeuplée et nous atteignons Ban Nakasang. Nous embarquons à bord d’une pirogue qui nous emmène sur Don Khône, une île toute en douceur, perdue dans le Mékong. Nous hésitions à enchaîner deux étapes que nous pensions similaires sur ce grand fleuve… mais c’était sans compter sur les différences que le tumultueux cours (chutes d’eau notamment) pouvait proposer. Posés pendant 3 jours dans ce havre de paix, nous avons repris nos bonnes habitudes de cyclistes, arpentant des paysages somptueux, où les aigrettes aiment prendre leur temps à dos de buffle, perdus dans les rizières. Comme nous avions déjà rencontré les dauphins d’eau douce (les Irrawady, espèce menacée), nous avons surtout profité de cette escale pour prendre notre temps et récupérer un peu de retard dans l’écriture. Plongés dans un nouveau pays, nous goûtons aux spécialités locales (salade de papaye verte ou green curry, un peu comme en Thaïlande), tout en nous empreignant des vestiges de la culture française : un vieux pont de chemin de fer, quelques anciennes maisons coloniales, le tout dans une délicieuse nonchalance.

 

Paksé et les Bolovènes

Nous quittons notre bungalow pour rejoindre un bus local, genre remorque de camion, ouvert aux poussières et aux odeurs, ce qui évite de supporter celles des voisins… notamment la délicieuse odeur du Jackfruit, le fruit à épines si spécifique de région et face auquel un vieux Maroilles de plusieurs semaines passe pour un enfant de choeur. Cet étrange transport nous mène donc vers une des grandes villes du pays, Paksé. 80 000 habitants et un superbe terrain de jeux à proximité : le plateau des Bolovènes. Une nuit pour trouver une moto et un bon resto indien et nous voilà repartis le lendemain, à la recherche des coopératives de café sur ce fameux plateau, à 1200 mètres d’altitude. Premier arrêt pour goûter l’un des arômes robusta du coin chez un des administrateurs de la coopérative. Communication difficile, entrecoupée de quelques chiffres en français (réminiscence des acquis à l’école), mais nous parvenons à comprendre quelques bases (nombre de familles impliquées, récoltes, prix de revient). Quelques haltes nous permettent de découvrir les chutes de Tad Fan, les plantations de caféiers, de thé, les rizières, les cultures maraîchères qui s’étendent à perte de vue et offrent une des plus grandes richesses du pays. Partis à la recherche de la coopérative JCFC qui est sensée produire pour le compte des plus grandes marques du commerce équitable, nous découvrons que celle-ci est fermée depuis quelque temps. Bien que nous l’ayons repérée sur les sites d’Artisans du Monde, de Lobodis Café ou d’Alter Eco (où certes les produits exportés ne sont plus précisés, mais où les références perdurent) ou que le Lonely Planet y eut fait référence, une des rares personnes qui connaissait encore la coopérative nous a confirmé que celle-ci avait fermé. Nous repartons déçus, mais pas au bout de nos surprises. Après plusieurs arrêts, nous découvrons un petit magasin où un parfait francophone d’une soixante d’années nous accueille. Nous parlons alors d’une autre coopérative, l’AGPC (Association de Groupements des Producteurs de Café), que nous aurons le loisir de creuser pendant les jours suivants. Après plusieurs kilomètres de bitume, nous trouvons notre nouvelle maison d’une nuit, un superbe bungalow qui domine la rivière. Confortablement installés dans notre hamac, nous contemplons les chutes d’eau de Tad Lo, avant de repartir à l’assaut de ce merveilleux plateau, où nous aurions aimé nous attarder. De retour à Paksé, nous tentons le tout pour le tout et trouvons le siège de l’AGPC où nous accueille Yannick, chargé de projet en lien avec l’AFD, et quelques laotiens. Une discussion à bâtons rompus, où nous apprenons énormément sur le monde du café et sur cette richesse cotée en bourse et génératrice de tant de revenus pour ce petit pays. Le temps passe trop vite en compagnie de ce compatriote très sympathique et nous devons quitter la ville ce soir en train de nuit pour rejoindre Vientiane, la capitale. Juste le temps de prendre quelques paquets de café avant de filer poser la moto. Pas le temps donc d’aller donner un cours d’anglais aux moines bouddhistes du temple de la ville, comme nous aurions aimé le faire… il faudra revenir !

 

Vientiane, la capitale de la douceur de vivre

L’arrivée dans la capitale est en contraste complet avec le rythme de vie local. Déboulés à Vientiane de notre bus tunning (à faire pâlir les ch’nordistes), nous atterrissons dans un petit hôtel où nous avons à peine le temps de prendre une douche. Un petit déjeuner (français avec des croissants et tout et tout) plus tard et nous filons, dans nos plus beaux habits, au rendez-vous calé la veille à l’Ambassade de France. Le soutien français à la société civile locale est en effet intéressant et repose sur un appel à projets annuel, permettant de faire émerger des projets innovants. La loi sur les associations dans le pays date seulement de 2010 et plusieurs changements impactent considérablement l’émergence de ce tiers secteur. A ce titre, nous avions repéré un projet que nous voulions particulièrement visiter : un embryon de maison des associations. Après avoir rencontré Delphine Auzanneau de l’Ambassade, nous filons à quelques kilomètres de là pour découvrir ce lieu ressources, la Learning House for Development. Nous sommes accueillis par deux membres de la structure, mais Khamouanne, le coordonnateur, n’est malheureusement pas là pour nous donner toutes les informations. Le projet est encore à ses débuts, mais les objectifs sont clairs et ambitieux. Plusieurs structures sont là et une réelle effervescence se fait ressentir.

Les deux jours suivants, nous en profitons pour prendre le rythme laotien. Outre la visite des monuments principaux (les temples – notamment le Wat Sisaket- , l’arc de triomphe lao – Patuxai), nous cherchons quelques musées, en vain. A la place, nous arpentons les rues au charme provincial, tout en découvrant les gastronomies locales et étrangères, ainsi que l’artisanat dans les nombreuses boutiques de commerce équitable. Vientiane est calme, verte et les locaux, les touristes et les expatriés installés de longue date (et donc bilingues) vivent dans une belle harmonie.

 

Luang Prabang

Nous quittons doucement cette capitale pour filer vers Luang Prabang. Un beau bus de nuit rutilant nous attend pour nous emmener vers cette ville que tous les guides décrivent comme la perle de l’Asie du Sud-Est. Les présentations dithyrambiques ne manquaient en effet pas pour cette ville dont nous tombons immédiatement sous le charme. Entourée de collines et de forêts, à 600 mètres d’altitude, cette ville classée au Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1995 offre de multiples occasions de séjours. Le patrimoine colonial est bien préservé, le paysage alentour est une invitation au voyage pour tous les amoureux de nature (randos, activités de plein air, visite des grottes de Pak Ou), les temples sont les plus beaux et les plus variés du pays dans cette ancienne capitale du royaume (jusqu’en 1563, puis à nouveau au 17ème siècle) et marquent encore profondément la vie des locaux. La vue depuis le Mont Phousi est superbe et permet de constater combien la ville jouit d’une position privilégiée, entre le Mékong et la rivière Nam Kane, vivante et languissante à la fois. Le pouls de la ville vibre surtout le matin, très tôt. L’occasion de visiter un marché ou d’assister au reras (ou Tak Bat), un rituel d’aumône des bonzes bouddhistes, qui est quotidiennement observé, dans une lumière encore voilée, mêlant les oranges safrans. La place laissée aux traditions est encore forte dans la ville, en atteste une maison musée par ci ou une initiative par là. Nous découvrons en effet un musée-maison de thé-boutique fair trade qui implique la population dans des activités valorisant les savoir-faire ancestraux laotiens. Les minorités sont également très nombreuses dans cette région et ce lieu ressources vise à mieux faire connaître les habitudes vestimentaires, culturelles ou religieuses aux locaux et aux touristes. La participation des plus jeunes et leurs ressentis offre une facette supplémentaire à cette ville, qui nous enivre encore et pour longtemps. A cela s’ajoute un moment à part que Stéphanie a pu s’offrir : un cours de métier à tisser ou comment mieux comprendre la soie, pour mieux la travailler. Le tout auprès d’une association (Ock Pop Tok), dont les bénéfices permettent de reverser une partie aux communautés villageoises et de développer un centre de formation sophistiqué.

Bref, Luang Prabang est une étape incontournable et nous avons hâte d’y retourner, profiter de son ambiance unique, de son charme suranné, où le temps semble comme suspendu. Et où même un petit garçon de 5 ans, tout heureux de partager ses premiers mots de français, nous interpelle pour dire « Bonjour Madame ».

 

Contre-exemple en pleine jungle

Après le luxe, le calme et la volupté de Luang Prabang, nous filons découvrir un projet d’écotourisme que nous avions repéré depuis quelque temps, dans le nord du pays, à Luang Nam Tha, financé par l’UNESCO et valorisé comme une bonne pratique d’écotourisme communautaire. Nous préférons partir de nuit pour arriver au plus tôt et rencontrer les porteurs de projet. Mais nous ne pensions pas arriver si tôt. Un souvenir vivant de notre arrivée à Sarajevo voici 7 ans… ou comment être débarqués d’un bus en plein milieu de nul part au beau milieu de la nuit. Donc, coup de chance, nous montons dans un taxi collectif pour rejoindre le ‘centre’ de cette bourgade. Pas âme qui vive et il faut avouer que sonner aux portes des auberges dans cette atmosphère avait tout du cocasse. Heureusement, les investissements chinois imposent un service 24h/24 et nous avons donc pu aisément réveiller un couple tranquillement endormi sous sa moustiquaire dans un hôtel pour négocier (ne jamais perdre les bons réflexes) une chambre à moitié prix vu qu’on y passait la moitié de la nuit. Le lendemain, nous plions bagage pour une chambre moins chère.

Le cocasse a continué longuement cette journée-là. Nous n’avons jamais trouvé la maison du projet dans ce village pourtant ridiculement petit, mais avons fini par identifier une femme qui disait travailler pour le maître d’oeuvre, Nam Ha Ecoguide Service, mis en place par les bailleurs et qui devait servir d’office de tourisme provincial. Financé jusque dans les années 2005, le projet a été visiblement dévoyé de ce qu’il devait être. L’office de tourisme local n’existe plus et plus aucune coordination n’est effectuée sur le développement local. D’une vision coopérative, les locaux sont directement entrés dans une logique de concurrence. Le village ainsi est traversé par une route jonchées des agences de voyage ayant « récupéré » le business juteux de l’écotourisme. Intrigués par l’affaire et curieux de préparer au mieux notre trek dans le coin, nous en interrogeons plusieurs. Le consensus semble s’être fait sur une répartition géographique du Parc national entre l’ensemble des voyagistes. Les tours vendus ne sont jamais tout à fait les mêmes car aucun ne traverse la même zone, mais les packages proposent tous une visite dans les villages et/ou dans la jungle. Chaque voyagiste prépare une liste quotidienne des gens intéressés. Plus il y a d’inscrits, plus bas est le prix. Mais les touristes s’inscrivent dans toutes les agences et aucune coordination n’est exercée. Bilan : plusieurs tours ne peuvent pas se tenir car certains touristes engagés chez un voyagiste finissent par signer chez un autre car ils y ont trouvé un groupe plus grand ou plus sympathique. Le projet est donc loin de ses objectifs initiaux et la jeune femme croisée, qui refusait de nous donner des informations a largement corroboré l’idée que le Nam Ha Ecoguide Services avait finalement transmis tout son savoir-faire aux entreprises privées. Un parfait exemple d’un projet avorté, malgré les deniers dépensés, qui n’impliquait pas suffisamment la population locale.

Malgré tous ces rebondissements, nous finissons par partir pour 3j/ 2 nuits avec un groupe de 5 autres personnes (un couple franco-québécois, un couple d’allemands et un américain) faire un trek au milieu de la jungle. Jungle, plantations de caoutchouc installées de force par les Chinois ou panorama superbe sur les collines environnantes, nous aurons trois jours pour profiter largement du paysage et des merveilles de la nature. Le démarrage a été difficile car aucun guide local ne souhaitait partir avec notre groupe. Précision : ces guides locaux sont une caution morale pour l’ensemble des voyagistes, réminiscence du projet implémenté avec l’UNESCO, et sont toujours largement valorisés dans les propositions de treks. Une manière de reverser une partie des bénéfices aux locaux. Bref, après 3h d’attente (le temps laotien est un concept très étendu), nous filons découvrir cette expérience qui s’avéra unique et pleine de bons souvenirs. Une vie d’ermites, accompagnés par des locaux dotés de savoirs ancestraux sur les plantes et leur environnement. Cerise sur le gâteau, nous finissons notre trek par une fête dans un village où les célébrations du nouvel an Hmong bâtent leur plein. Les Hmong sont une des minorités les plus représentées en Asie du Sud-est (Thailande, Laos, Chine). Ils sont connus pour leurs traditions animistes et leurs costumes colorés. Dans une lumière rayonnante, nous savourons ces dernières heures laotiennes, avant de faire une dernière soirée avec nos compagnons de route autour d’un délicieux canard et de quelques salades de papaye verte.

Nous filons alors vers la Thaïlande, dans un mini-van pour touristes, à travers une route toute neuve, construite par le Royaume du Siam pour mieux exporter ses matières premières. Les lacets se succèdent dans ce parc national étourdissant. Les Hmong continuent à célébrer leur nouvelle année et certains encore tout endimanchés circulent dans les villages. D’autres essaient de rejoindre leurs villages en hélant nos taxis. Le goût du Laos, fait de papaye et de nonchalance, nous laisse une trace incroyable en mémoire. Il est des secrets bien gardés et ce joli pays aux millions de sourires, connu étymologiquement pour signifier ‘million d’éléphants’ est, à n’en pas douter, l’une des terres qui nous aura le plus profondément marqués.