RECOFTC – La voix de la forêt

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image2 Phnom Penh regorge de nombreuses ONG internationales. Arpenter ses rues au grès du tumulte de la circulation, parcourir ses trottoirs occupés de lourdes berlines aux vitres fumées offre au promeneur le spectacle de belles villas ceintes de hauts murs couronnés de fils de fer barbelés et dispositifs de surveillance. Nombreuses sont celles qui abritent aujourd’hui les grands noms de la coopération internationale, de la lutte pour les droits de l’Homme ou de fonds d’aide. Dans cette jungle, nous identifions RECOFTC (The center for people and forest). L’ONG est présente dans de nombreux pays : Thaïlande, Indonésie, Vietnam… Ouverte en 2007 l’agence cambodgienne compte 27 personnes qui luttent à temps plein pour préserver les riches forêts primaires des crocs avides de multinationales exploitant forestier. Il était temps ! Au lendemain du régime Khmer rouge, le pays doit se reconstruire. Les 10,8 millions d’hectares de forêts tropicales constituent l’or vert du pays et pourtant, dès 1990, le gouvernement ouvre les portes à 33 exploitants qui se voient offrir les concessions d’exploitation pour 7 millions d’hectares. La suite est peu glorieuse. Les rentrées dans les caisses de l’Etat sont décevantes alors que l’on assiste à un véritable pillage des ressources. Incapable d’exercer un réel contrôle sur les exploitations, le régime cambodgien offre un boulevard à la surexploitation illégale. Les chiffres sont vertigineux : en 1969, le pays était recouvert à 70 % par des forêts primaires, 40 ans plus tard, on est tombé à 31 % du territoire !

image1 Depuis que nous avons établi notre plan de gestion communautaire de la forêt, nous en tirons un plus grand bénéfice. Nous allons nous lancer dans la sylviculture, nettoyer les couches basses de la forêt pour laisser grandir les plus grands arbres. Les petits arbres nous sont également bénéfiques. Nous sommes déjà capables de réaliser des produits de médecine traditionnelle et nous avons un plan pour protéger la forêt. Les arbres nous servent aussi à construire nos maisons. J’ai utilisé les compétences acquises durant les formations de RECOFTC pour faire les inventaires forestiers, repérer les espèces d’arbres et de plantes et faire un monitoring de la forêt.
Mme Sao Saveun – membre d’un comité de gestion de la forêt dans la province de Kampong Tom

Nous avons rendez-vous le long d’un des grand boulevard de Phnom Penh, dans les locaux du Ministère de l’Agriculture et des Forêts. L’ONG RECOFTC y a élu domicile, voisin direct de son principal partenaire. Nous sommes accueillis chaleureusement par Edwin Payuan et son équipe, serrés dans des locaux trop petits. Edwin, Thaï d’origine, la cinquantaine, une fougue intacte, est de ces hommes qui vont droit au but. Il nous présente ses activités et sa méthodologie de travail. Un rôle important de son ONG se trouve dans le lobby exercé auprès de la sphère politique. Militants du quotidien, lui et son équipe œuvrent à faire légiférer les droits de protection des forêts, l’encadrement des concessions forestières et la mise en place de plans de gestion durable. Mais ce n’est que là qu’une première partie de leur raison d’être. Une fois les hectares sauvés des griffes mercantiles, l’alternative doit être mise sur pieds.
RECOFTC déploie ainsi ses forces vives sur le terrain, cartographier les ressources, identifier les communautés locales et les liens qu’ils entretiennent avec les forêts. Un lent processus de réappropriation par les populations locales peut alors commencer. En premier lieu, RECOFTC soutient la communauté pour qu’elle se fédère (création démocratique de comités), fasse valoir ses droits et s’insère dans un processus d’enregistrement auprès de l’administration locale. L’objectif : aboutir à la signature d’un agrément de jouissance exclusive (sur 15 ans reconductibles) d’un secteur de forêt au bénéfice de la communauté. La première pierre de l’édifice est donc de fédérer en communauté les populations locales. RECOFTC offre pour cela un accompagnement patient et une pédagogie visant l’instauration démocratique d’un comité de gestion avec son représentant et ses membres. Il faut alors dessiner les lignes géographiques qui délimiteront la concession : un véritable travail de conciliation, non seulement entre les différents villages, mais aussi bien souvent avec les concessions privées. Il s’agit là d’un lent processus prenant appui sur un dialogue à l’échelle locale entre toutes les parties en présence. Edwin nous révèle deux des clefs de la réussite de ce travail : toujours remettre en avant l’intérêt général et ne pas sous estimer l’importance d’une présence assidue du facilitateur de l’ONG.
Alors que le périmètre de la concession est délimité, une nouvelle étape peut être entamée : élaborer le plan image3 de gestion. En effet, l’agrément d’exploitation par la communauté ne peut être signé que s’il comporte un plan de gestion dûment établi. Celui-ci sert à prouver le caractère durable de la concession qui va être faite. Que va-t-on prélever ? A quel rythme ? Que va-t-on replanter ? Quel en est l’impact sur les sols et sur la biodiversité…D’une technicité bien souvent hors d’atteinte des représentants des communautés, le plan doit être simplifié au maximum pour être rendu opérationnel. Il découle directement une réflexion portée localement sur le caractère plus ou moins lucratif qui va être fait de la concession. Gestion durable implique en effet de parvenir à faire coexister le plan d’exploitation économique de la ressource avec celui de sa préservation.
Le résultat de ce processus ambitieux est, ni plus ni moins, un partenariat public/privé vertueux visant la gestion communautaire et durable de la forêt. Voilà qui fait réfléchir !
Nous interrogeons notre interlocuteur sur la possibilité d’envisager ce partenariat sous l’égide d’une coopérative. Il sourit. La forme juridique est évidemment très connotée dans le pays…presque une insulte. Mais sur le principe de fonctionnement, il adhère complètement et nous confie que c’est aussi ce qu’il essaie de développer.
Voilà déjà 2h30 de discussion à bâtons rompus, un temps précieux pour notre hôte. Il est temps pour nous de prendre congé et de lui souhaiter de porter encore longtemps la voix de la forêt.

Une banque de riz collective

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imgp1181_web  La région d’Angkor Wat ne devrait pas seulement être célèbre pour ses temples. Ses riches alentours comptent de très beaux projets collectifs ! Pour visiter cette RBA (Rice Bank Association), le rendez-vous avait été bien anticipé. Mettant à profit notre première rencontre (Mongolie) avec l’association AVSF (Agronomes et Vétérinaires Sans Frontières) nous avons demandé à être mis en contact avec l’agence Cambodgienne de l’association. Après quelques échanges d’emails et de coups de fils avec les équipes de Phnom Penh puis de Siem Reap, nous avons rendez-vous ce jour là à 8h devant la station service. Nous faisons connaissance de Socheat Chhuon, un jeune homme à la bonne humeur contagieuse. Lui travaille pour GVC une ONG italienne partenaire d’AVSF depuis 5 ans sur ces projets des banques de riz. Nous affrétons une moto-remorque pour parcourir les 20Km qui nous séparent du petit village hôte de la banque de riz.

Le paysage est à couper le souffle. Le nez au vent, nous traversons les rizières émeraudes ponctuées de hauts palmiers. Nous voici arrivés au « siège » de l’une des 22 RBA de la province de Siem Reap. L’interview sera improvisée sous l’une des maisons sur pilotis. Socheat Chhuon nous explique le travail d’AVSF et de GVC, l’échange est passionnant.  imgp1174_web

Chacune des banques de riz s’adresse à ses 50 à 100 membres, des familles précaires, en leur prêtant du riz. Une famille peut ainsi emprunter jusqu’à 300Kg de semences pour un cycle de récolte. A la fin de la récolte, la famille se doit de rendre la masse de riz empruntée majorée de quelques contributions (voir ci-après). L’excédent reste dans la cellule familiale qui en dispose à son grès. La gestion du grenier commun (dans lequel le riz est entreposé), les prêts et les retours de semences, ainsi que le fonctionnement de l’association en général (tenue des réunions, communication, etc.) sont assurés par un comité (président, secrétaire, trésorier et gardien des stocks). Elu pour 3 ans, ce comité n’est que l’un des organes de gestion puisque la banque de riz est aussi sous le contrôle d’un conseil de surveillance lui aussi choisi par les membres. Environ 6 réunions annuelles sont tenues avec l’ensemble des membres. Les frais de fonctionnement de l’association sont prélevés « en riz » (aucun transfert d’argent) sur les récoltes.

imgp1173_web  Dans certains villages, la banque de riz est allée plus loin en offrant des services d’épargne et de prêt d’argent. D’autres ont mis en place un fond social destiné à couvrir les coup durs (décès, catastrophe climatique, urgence…). La banque de riz que nous visitons est aussi dans cette logique. Après la gestion collective des semences riz, elle cherche à étendre les prérogatives de son comité de gestion avec un récent dispositif d’adduction en eau qui a été monté pour irriguer les champs. La route en terre a aussi été refaite grâce au fond collectif tenu par l’association. Petit à petit, au milieu de ce régime semi-dictatorial qui règne au Cambodge, la grande majorité des habitants se retrouvent unis au sein d’une association parfaitement démocratique qui régit de plus en plus les affaires du village.

Outre cette rencontre passionnante avec Socheat, nous rencontrons aussi le président du comité, avec qui nous échangeons via notre interprète. Les choses semblent si simples dans ce village où nous sommes accueillis les bras ouverts. Après la découverte du grenier, nous repartons heureux, une feuille de banane garnie de riz à la main.