Jaaga, une expérience qui dure

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imgp0161_web  Nous arrivons à Bangalore au petit matin. Jaaga nous attend. Derrière ce nom dynamique se cache un espace culturel alternatif et un lieu de coworking. Nous découvrirons ce projet de l’intérieur pour y loger. En effet Jaaga peut héberger une dizaines de personnes, majoritairement des artistes en résidence mais aussi quelques personnes dont le projet entre en résonance avec Jaaga. Le bâtiment est étonnant, un belle preuve d’architecture expérimentale basée sur le recyclage. Sa structure modulaire métallique est récupérée d’entrepôts de stockage, le même principe que les rayonnages de supermarché en plus grand. Poutres, poteaux et planchers viennent se clipser les uns aux autres, alors que les murs sont faits de grandes banderoles publicitaires de récupération. Une cour intérieure végétalisée vient offrir un espace central de restauration. L’endroit est agréable, loin du tumulte de la circulation voisine.

imgp0168_web  Notre immersion du quotidien dans le projet nous permet de rencontrer et d’échanger avec toute l’équipe. Shekar nous présente déjà les grandes lignes du projet avant notre entretien avec Arshana Prasad, la co-fondatrice et aujourd’hui directrice du projet.

L’histoire de Jaaga remonte à 2009 et débute sur un projet artistique. Face au prix exorbitant pour accéder aux galeries artistiques, un petit groupe d’artistes lance un projet pilote. Objectif : monter sur 12 mois un lieu qu’ils vont partager. Moyens : ils mettent chacun sur la table le montant qu’ils auraient dépensé pour louer une galerie. 24 personnes répondent à l’appel lancé, il est temps de trouver un lieu…ce qui n’est pas chose aisée. Cela laisse au groupe le temps de se constituer, de trouver ses marques de fonctionnement, de définir ses règles de gestion. Transparence (tous les comptes sont partagés sur Internet) et partage (une responsabilité tournante de 14j est définie). Deux rencontres clefs permettront au projet de voir le jour. Un homme d’affaire qui croit à la qualité du projet met à disposition les structures métalliques du bâtiment alors qu’un architecte, qui lui aussi adhère au projet, prête un terrain de 200m2 bien placé sur lequel l’expérimentation pourra voir le jour. Le projet est lancé. La construction du lieu entre en pleine résonance avec les principes collaboratifs du groupe. Chacun s’improvise ouvrier. Dans un processus organique où tout s’auto-ajuste, le bâtiment s’élève. Très vite, des premières collaborations se tissent. Des partenaires tel le Goethe Institut rejoignent la danse. Un site web collaboratif (wiki) est créé pour capter les attentes de Bangalore vis à vis du lieu. Plusieurs idées sont émises (une librairie, un bar, un resto, résidence d’artiste, lieu d’exposition, etc)… et sont montées. Pas de loyer à payer, les projets fonctionnent, les gens affluent, les partenaires soutiennent, le lieu aura cette première vie heureuse.

imgp0176_web  Juin 2011, vient le temps de l’adolescence. L’architecte souhaitant reprendre le bénéfice de son lieu, ce fût l’élément déclencheur. L’essence même du projet, son côté éphémère n’avait finalement jamais été éprouvé. Il était temps pour cette architecture de montrer sa réelle mobilité.

Un nouveau terrain est trouvé. Un ancien dépotoir de fait, un espace vide, une dent creuse en plein Bangalore, est vite trouvé et nettoyé. Ce sera le nouveau Jaaga. Voilà le Lego complet du bâtiment qui est désassemblé ici pour être remonté là. Oui mais voilà, le passage à l’adolescence n’est pas aussi simple. Le groupe a grandi et le fonctionnement organique doit aujourd’hui trouver sa structuration. Laquelle ? Vaste question… Association, entreprise ? Lucrative ou non profit ? La question est donc aussi économique, d’autant plus le terrain est maintenant loué ! Les discussions sont intenses. Finalement, Jaaga sera un « Public Charitable Trust », un regroupement à caractère non lucratif voisin de ce qui est chez nous l’association loi 1901. Jaaga l’adolescente peut entamer sa nouvelle vie. Pour asseoir son bilan économique Jaaga abrite de nombreux projets culturels et a surtout ouvert un espace de coworking qui est très fréquenté, mais qui ne rapporte pas encore assez (le plan de financement devait être revu en collectif). La capacité d’hébergement offre aussi une rentrée financière. En face, 4 salariés, un loyer et de nombreuses factures rendent les fins de mois difficiles. Sans une once d’argent public injecté ici, le projet n’est certes pas facile à faire vivre mais la centaine de membres qui fréquente Jaaga continue d’y croire dur comme fer. Un très beau mur végétal, une cellule d’architecture bioclimatique, un sound system solaire, des concerts, des résidences d’artites, une vingtaine d’architectes, de designers, de graphistes, de programmeurs présents au quotidien, des associations qui se donnent rendez-vous ici, Jaaga continue a attirer les foules, à susciter la créativité et l’innovation ! Nous attendons avec impatience d’y retourner voir comment Jaaga devient adulte.

Equations ou x+y = victoire des communautés locales

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En plein Aïd, Bangalore se parait de ses habits de fête. Coup de chance, nos interlocuteurs d’Equations se sont tout de même rendus disponibles. Swathi Seshadri, chargée de projets, nous accueille et nous explique le rôle de cette structure un peu à part. L’objectif est de changer les mentalités tant des citoyens que des acteurs politiques et économiques en valorisant un tourisme équitable et juste pour tous. L’équipe essaie ainsi de développer une prise de conscience collective (depuis les citoyens jusqu’aux partenaires privés et publics) considérant que l’échelon local reste le mieux placé pour apprécier ce qui bénéficiera le plus à la communauté locale. Jouant un rôle de veille sur ces projets touristiques, Equations incite donc les communautés locales à s’impliquer dans le schéma de réflexion des projets, à refuser que des investisseurs étrangers sans vertu s’emparent de leurs terres pour y construire des complexes hôteliers, des golfs ou tout autre projet immobilier pharaonique.

imgp0173_web  Au-delà du travail de veille, la force de cette association repose sur un réseau de partenaires aux quatre coins du pays, facilitant les relations avec les communautés locales. Les réunions publiques et autres campagnes de sensibilisation ne sont en effet jamais menées par Equations seule, mais toujours en lien avec des représentants de la société civile locale. Equations se positionne donc comme un facilitateur auprès des acteurs locaux, participant activement à l’émergence d’actions collectives. Pour illustrer leurs réalisations, Equations a longtemps travaillé sur la question des abus sexuels sur mineurs. Un lobbying de longue haleine a permis d’aboutir au vote d’une loi sur la question.

equation  Outre ces actions de sensibilisation, Equations publie régulièrement des études et rapports sur le tourisme dans les différents Etats d’Inde. Son sérieux et la forme atypique de son travail sont enviés par les voisins et plusieurs échanges d’expériences ont déjà été menés, avec le Sri Lanka notamment. L’association dispose également d’un excellent centre de ressources, ouvert au public, fonctionnant comme une bibliothèque. De plus, elle organise régulièrement des événements sur certains sujets brûlants, comme la place de la femme dans le tourisme, facilitant ainsi la mise en réseau des acteurs. Bref, une vraie mine d’or !

Face à cette liberté de ton, nous étions curieux de savoir quel bailleur de fonds pouvait soutenir un tel travail. Le gouvernement central est toujours destinataire des études et salue la qualité du travail mené, mais ne soutient pas cette structure indépendante. La plus grande partie des financements sont d’origine étrangère : 60 % des fonds sont financés sur des projets par des bailleurs indépendants allemands.