Notre bateau rapide croise déjà depuis plus d’une heure à vive allure sur les eaux lisses du Mékong. Le miroir d’eau, bruni de la terre charriée par le puissant fleuve, est ponctué de bouquets d’herbes denses qui descendent doucement vers la mer. Une grosse barge amarrée sur l’un des bords, la frontière vietnamienne. Le temps d’un tampon et nous voici à nouveau voguant vers le second poste frontière, une centaine de mètres plus loin. Ici ce n’est plus exactement la même histoire. L’attente est plus longue, en témoignent les quelques bateaux qui se chevauchent pour accéder au minuscule ponton de planches et bambous qui manque littéralement de couler au moment où nous débarquons….ambiance. Encore quelques heures de navigation dans des paysages plus esseulés et nous voyons poindre au loin les tours de Phnom Penh. Aucun bateau ne circule sur le fleuve mythique, l’arrivée est étrange : un malaise semble régner sur cette capitale en modèle réduit. Impression amplifiée par la visite officielle d’Obama, quelques jours après sa ré-élection… symbole de la place que vont tenir les relations avec l’Asie du Sud-est dans les années à venir.

Nous débarquons en plein centre ville sur un ponton métallique brûlé de soleil. Afin de rejoindre notre auberge, nous découvrons le transport local, une moto-remorque. La première impression de Phnom Penh est troublante. Hautes grilles, fils de fer barbelés, grosses berlines 4×4 aux vitres fumées, gardes aux entrées de villas luxueuses, enfants dans les rues, commerces de riches, petits métiers pour ne pas mendier… les écarts de richesses au pays de Pol Pot sont revenus au galop.

Mais il n’y a pas que ça. Les espaces publics bien partagés au Vietnam (resto de rue, barbier, etc.) sont ici privatisés (parking, étal du commerce attenant, terrasse du restaurant) ne laissant bien souvent plus aucune place au piéton. Les échanges se font en dollars américains, le Riel ne servant que pour faire les centimes de dollars. Les rues sont indiquées par leurs numéros, comme les avenues américaines. Partout des ONG internationales, sur les enseignes le long des rues, sur les étiquettes dans les magasins, sur les portières de grosses voitures…un drôle de sentiment nous pénètre, marqué par l’impression d’une américanisation d’une société encore fragile. A cela s’ajoute une sensation difficile à retranscrire, mais qui laisse percevoir une instabilité certaine, des non dits, ou presque d’une fuite en avant.

Les jours qui suivent nous apporteront quelques bonnes clefs de lecture pour mieux comprendre ce pays meurtri. Outre la visite des temples, nous visitons aussi et surtout la prison S21, le Auschwitz local, le centre d’extermination des Khmers rouges en plein centre ville de Phnom Penh. Cet ancien lycée français a été converti entre 1975 et 1979 en un lieu des tortures les plus abjectes. Plus de 17000 personnes y ont laissé la vie, immortalisées par les clichés noirs et blancs de leurs faciès au moment de leur incarcération. L’endroit pue la mort. On ne peut en sortir indemne, un gros point d’interrogation, pourquoi ? Ce volet de l’histoire cambodgienne est récent, complexe. Il serait long de revenir ici sur les imbrication géopolitiques qui ont créé et rendu ce nouveau génocide du XXème siècle possible. Seuls quelques survivants ont pu témoigner de la violence de cette période. L’un d’entre eux est là, à notre sortie. Son regard nous obsède encore, empli de tristesse et de compassion. Parqué pour signer de sa main tremblante dans des livres et pour se faire payer pour poser avec les touristes. Abjecte sensation. L’argent l’a récupéré pour lui faire revivre chaque jour les horreurs qu’il a subies. N’a-t-il que d’autre choix de revenir ici quémander les touristes plutôt que de vivre tranquillement ses dernières années ? Est-il aidé par l’Etat ? Mais de quel Etat pouvons-nous parler au juste ? Le Cambodge d’aujourd’hui en porte encore les blessures d’autant plus béantes qu’aucun travail de mémoire n’a été mené. Le premier procès aux chefs d’accusation de crime contre l’humanité et génocide s’est ouvert en 2009, il court toujours. Les principaux dirigeants du régime de Pol Pot ne sont pas encore inquiétés. Encore très influents dans le pouvoir actuel (le premier ministre actuel est un ancien Khmer rouge), ils ne le seront vraisemblablement pas avant leur mort.

Face à cette ambiance complexe, nous essayons de comprendre cette nouvelle société cambodgienne et parvenons à enchaîner plusieurs rendez-vous intéressants avec le CCC (Cooperation Committee for Cambodia, un centre ressource pour toutes les ONG qui gravitent dans le pays), la Cooperative Association of Cambodia (une première ébauche d’une fédération nationale des coopératives, qui n’est pas encore reconnue par l’ICA, mais qui gagne chaque année de nombreux adhérents) ou la RECOFTC (un organisme qui s’attache à prévenir la déforestation en promouvant la gestion communautaire des forêts tropicales). La société civile est fort active dans ce pays fragmenté. Nous fréquentons de nombreuses autres initiatives intéressantes : de très nombreuses boutiques d’artisanat sont étiquetées ‘commerce équitable’, reconnues par le mouvement international du Fair Trade, permettant de soutenir des femmes ou des enfants victimes des mines (autre blessure béante dans le pays) ; nous nous régalons dans plusieurs restaurants d’application, où les apprenants sont des enfants des rues, accompagnés dans leur réinsertion par l’apprentissage d’un métier. Bref, le pays court après sa liberté et trouve des solutions pour panser ses atrocités.

Nous quittons la capitale avec une sensation étrange. L’envie de revenir, d’y travailler peut-être… tout en ayant en tête que tout peut très vite dégénérer. Notre bus de nuit file sur des routes défoncées direction Siem Reap. Nous prenons nos quartiers dans un charmant hôtel avec piscine. Un peu de luxe pour nos derniers moments avec Olivier ! Siem Reap ne présente que peu d’intérêt en soit. La ville est surtout le point de base pour aller à la découverte des temples Khmers qui se cachent dans environs. Pour aller voir les demeures des rois, nous prenons une petite reine. Nous voici le nez au vent (chaud!) à pédaler au milieu de la jungle. Pas besoin d’être archéologue pour que leurs noms fassent rêver: Angkor Wat, le Bayon, Ta Prom… Nous en attendions beaucoup, la réalité a largement dépassé les attentes. Découvrir les prang (tours) du mystique et mythique temple d’Angkor Wat au détour d’une percée dans la jungle touffue est une expérience incroyable. S’en approcher, en découvrir les recoins, les bas reliefs, les statues, les détails apporte une nouvelle dimension. Construits entre 900 et 1400, d’abord en l’honneur de Shiva puis de Bouddha, les temples et l’immense capitale d’Angkor ont finalement sombré dans l’oubli pour quelques siècles. Partir sur les traces des explorateurs français du XIXe siècle, découvrir ces merveilles dans leurs gangues végétales, se faire surprendre par un visage de Bouddha paisible ou s’extasier devant les fabuleux détails de ces bas reliefs d’apsaras (nymphes de la mythologie hindoue et bouddhiste)…des moments rares pour le voyageur chanceux !

Olivier nous quitte, le matin même nous avons rendez-vous avec un l’un des partenaires de AVSF (Agronomes et Vétérinaires sans frontières). Après un périple au travers des rizières émeraudes ponctuées de palmiers, nous visitons une banque de riz tenue collectivement par les villageois. Un projet de très bonne qualité et un accueil des plus sympathique de la part des acteurs ! Pour ne rien ôter, nous finissons notre visite vers 13h en s’apercevant que nous sommes sur la route des temples Khmers un peu plus éloignés de Siem Reap (Bantey Srei). Après avoir pris congé de notre interlocuteur, nous modifions donc légèrement notre route pour s’en faire la visite !

La présence d’Olivier dont nous voulions profiter pleinement, les rencontres projet qui se sont enchaînées à Phnom Penh et Siem Reap, nous avons énormément de retard dans nos articles. Nous prenons donc la très sage décision d’aller se faire quelques jours off sur les côtes cambodgiennes. Sihankouville sera parfaite. Un bus de nuit plus tard et nous sommes à la recherche d’un petit bungalow les pieds dans l’eau. Nous finissions par trouver notre bonheur sur la plage d’Otres. Dès lors le rythme sera effréné. Bain, travail sur l’ordinateur aux heures chaudes, bain, travail sur l’ordinateur, apéro, dodo….pffff et dire que ça a duré 3 jours…

Le truc que nous n’avions pas très bien prévu, c’est que pour repartir de Sihanoukville et atteindre notre prochaine destination (Kratie), l’enchaînement allait être bien compliqué. Etape obligatoire à Phnom Penh que nous atteignons vers 13h. Le temps de manger un morceau et nous voici tassés à bord d’un minivan, sorte de taxi collectif. Le véhicule comporte 10 sièges dont deux sont occupés par des cartons de marchandises. Sur les 8 sièges restants, nous entrons à 15 personnes, Sylvain n’a jamais vu mes genoux d’aussi près. Sans compter nos sacs attachés avec des cordes à l’arrière du van, ils ont été très contents de l’orage tropical essuyé durant les 5 heures de route… Nous voici enfin arrivés à Kratie, il est tard et l’hôtel que nous envisagions de prendre est plein…oui les voyages sont parfois un peu fatigants !!

Kratie est une petite ville accrochée le long du Mékong. Il y a encore moins de 6 ans, la route n’était pas goudronnée et plusieurs jours étaient nécessaires pour rejoindre la capitale. L’ancien fief des Khmers rouges est encore un hameau calme et nonchalant. On est fin novembre, la fête de l’eau est un peu moins tenue en cette année du deuil de la mort de Sihanouk, suffisamment quand même pour que les jours fériés soient respectés et que nous ne puissions pas rencontrer le CRDT (Cambodian Rural Development Team, développant un projet touristique basé sur la relation aux communautés villageoises). Qu’à cela ne tienne, nous voici partis sur l’un des itinéraires touristiques qu’ils proposent. Au menu, 60Km à vélo vers le nord et l’île de Koh Pdao sur laquelle nous devons trouver notre « homestay ». 60Km retour le lendemain par l’autre rive. Nous n’avons pas cédé aux sirènes des tours organisés de Kratie qui nous chantaient qu’il valait bien mieux recourir à leurs services. Nous voici sur nos bicyclettes pour notre plus grand plaisir. L’effort est largement récompensé par les paysages magnifiques, le bonheur de se retrouver avec tout les locaux sur le petit bac bringuebalant qui traverse vers l’île et de découvrir, seuls avec les buffles et leurs aigrettes, les paysages somptueux au coucher sur soleil. L’expérience de l’hébergement chez les familles locales est amusante. Pas grand moyen de communication hormis les mains et le « assimil cambodge » qui nous permet de baragouiner quelques bases. Nous dormons avec tout le monde dans cette maison en bambous perchée à 2m du sol sur ses pieux en bois.

Le lendemain, après avoir visité l’école de l’île et vérifié qu’aucun enfant ne peut donner une image de la France (pas même la Tour Eiffel, pour un ancien pays colonisé, ca fait réfléchir!), nous revenons par l’autre rive, juste à temps pour aller rendre visite au CRDT, l’instigateur de ce programme de tourisme responsable et communautaire que nous venons d’expérimenter. Nous sommes agréablement reçus et glanons là quelques très bon compléments d’explication sur ce que nous venons de voir. Le projet est passionnant et l’idée centrale est de laisser la décision aux villageois. Le tourisme n’est pas une fin, mais un moyen et les familles d’accueil n’y gagnent qu’un complément à leurs revenus habituels. Une belle manière de promouvoir le tourisme.

Le temps file et il est déjà temps de mettre les voiles vers de nouvelles contrées. Demain le Laos nous attend.