L’Inde s’achève donc sur cette ville si marquante dans notre histoire personnelle. Kolkata est définitivement la plaque-tournante de notre voyage en Asie. Après le vol Kunming/Kolkata/Kathmandu, pour atteindre le Népal depuis la Chine, nous nous envolons de l’ancienne capitale de l’empire britannique pour atteindre Hanoi, via Bangkok. Les tarifs avantageux proposés par Air Asia nous obligent à passer une nuit dans la capitale thaïlandaise. Nous aurions pu y rester plus longtemps, mais nous repasserons par là plus tard, à la fin d’une boucle de deux mois dans la péninsule. Nous trouvons donc un hôtel dans l’aéroport de Bangkok avec piscine et confort maximal. Après le Népal et l’Inde, ca fait vraiment TRES bizarre de retrouver un endroit propre, aux conforts occidentaux. Nous ne bougeons pas de l’aéroport et nous arrivons à Hanoi le lendemain matin, vers 8h où Olivier, notre acolyte pour 3 semaines, nous attend tranquillement vautré dans les bagages avec un bon livre entre les mains. Il faut dire que nous avons mis le temps pour le rejoindre ! L’arrivée à Hanoi est en effet soumise à un contrôle particulièrement long et désorganisé pour obtenir le visa-sésame tant attendu. Même si nous avions géré les démarches par internet, la longue file de touristes fraîchement débarqués au pays de l’Oncle Ho (alias Ho Chi Minh pour ceux qui n’auraient pas suivi) nous a doucement fait patienter deux heures.

Le Nord : une tong dans la Baie d’Halong, une nuit chez « les oufs du bout du monde »

Les bagages sur le dos, un Oliv avec nous, nous filons découvrir la belle Hanoï, marquée par l’époque coloniale et par un régime propagandiste, prenant modèle sur le grand frère chinois. Temples, pagodes et musées s’enchaînent. Le Musée de la révolution offre une excellente compréhension à l’histoire du pays, entre conflits indépendantistes et guerres d’usure contre les américains. Nous cherchons en vain à rencontrer la fédération des coopératives. Une fois n’est pas coutume, les emails restés sans réponses sont directement suivis d’une visite sur place…mais cette fois, nous tombons sur un bâtiment portes et volets fermés. Dommage…

Le pays est grand (332 000 km2, soit moitié moins que la France) et une population qui grimpe et ne devrait pas tarder à exploser les 100 millions. Une aubaine pour les investisseurs qui cherchent à se partager le gâteau. Mais le Vietnam est malin et souhaite conserver son autonomie. Résultat : la grande majorité des investisseurs sont contraints de créer une joint-venture avec une entreprise locale. Une solution intéressante pour un pays qui prend modèle sur l’Empire du milieu et parvient étonnamment bien à concilier développement économique et communisme d’Etat.

Le programme est donc bien chargé pour tenter d’appréhender au mieux ce grand pays qui porte encore les stigmates de la séparation nord/sud. Après une sympathique soirée avec des amis d’amis (Yann et Han, sa compagne vietnamienne) qui nous apprennent plein de choses sur le pays, on file découvrir un incontournable : la Baie d’Halong. Plutôt que de filer en tour organisé (légion au Vietnam), nous débarquons à Cat Ba d’où nous organisons une excursion d’une journée sur un bateau en piteux état. On manque de couler à peine sortis du port, notre rafiot plonge dans une vague d’étrave et en avale la moitié. A voir la tête de celui qui nous sert de capitaine, ce n’est pas une habitude. Malgré une crainte persistante, on passe une merveilleuse journée : kayak dans la baie d’Halong, découverte des villages flottants, repas excellent servi à bord, baignade et plage de rêve dans la baie de Cat Ba. Seul bémol au tableau : Stéphanie a perdu sa tong dans la Baie d’Halong ! Un dernier regard depuis notre merveilleuse terrasse et on avale une journée de transports parmi les plus cocasses de notre vie (bienvenue dans nos voyages Oliv!). Départ de Cat Ba en bus, bateau rapide pour rejoindre Haïphong, bus Haïphong/Hanoi. Repas express. Négociation ferme d’un taxi. Départ pour Green Vietnam, un projet d’écotourisme et de ferme biologique, qu’on nous avait conseillé. Le bled est loin, à cinq bonnes heures d’Hanoi. Le chauffeur n’a visiblement jamais mis les pieds dans ce coin. Il doute de nos explications, avoue qu’il est très fatigué… et nous finissons par une merveilleuse piste dans laquelle il s’embourbe. Long trajet…

A l’arrivée, un américain (John) un peu perdu dans son repenti des années 70 nous accueille en pleine préparation de confitures. Personne n’avait reçu nos mails. Heureusement, il y a quand même à manger ! De projet, nous devons admettre qu’il n’en est rien. Un parfait contre-exemple même. Sur la gestion d’une part, une gestion plutôt patriarcale resserrée sur une cellule familiale qui ne s’ouvre que peu vers l’extérieur. Sur le fond du projet ensuite. Initié par Quang et fortement aidé (financièrement) par les amis de John, le rêve initial était celui d’un Vietnam rural vert, d’une gestion communautaire villageoise et responsable de la terre et de ses fruits. Une composante touristique est alors venue s’y ajouter avec des lodges de luxe hors de prix. Les liens avec les villageois sont ceux de l’employé/employeur ou de la charité (aide au développement de l’école). Les bases n’étaient d’ailleurs pas saines. Le premier cherchant à se débarrasser des blessures indélébiles infligées par son pays (agent orange et autres défoliants modifiant les sols et le génome humain déversés en masse sur les campagnes Vietnamiennes par les Etats-Unis) et le second reprenant juste la main sur son ancienne vie d’héroïnomane. La relation entre les deux hommes est devenue houleuse, sombre et il nous est parfaitement impossible de discuter avec les deux en même temps. Heureusement, le paysage est merveilleux et le point de vue offre un réveil somptueux devant une nature vierge. Après une visite intéressante des hectares de jardin et l’acquittement de notre note (salée), nous repartons avec notre adorable chauffeur, qui en a profité pour passer une soirée de vacances. Essayez de trouver un chauffeur à Paris à qui vous proposez une course sur la soirée pour atteindre un bled dans les Vosges ! Et dites-lui en arrivant, que oui, ca pourrait être pas mal qu’il dorme sur place et qu’il reparte avec vous le lendemain matin ! Ben, c’est exactement ce que nous avons fait !

Histoire d’en rajouter, dès notre retour à Hanoi, nous filions prendre le train de nuit pour la capitale culturelle du Vietnam : Hué.

Deux belles journées à arpenter Hué, sa Cité Pourpre interdite, ses temples et à descendre nonchalamment les courants de la rivière des Parfums, à la découverte des tombeaux des empereurs en écoutant la douce voix d’une guide dont personne ne comprenait l’anglais (pas même les natifs de Grande-Bretagne…). L’occasion aussi de fêter les 33 ans de Sylvain, autour de délicieux nems et autres spécialités locales. Hué dégage une impression de douceur, que nous avons également ressentie à Hoi An, petite ville touristique (classée par l’UNESCO au patrimoine mondial), où nous avons passé peu de temps, entre un bain dans le Golfe du Tonkin et une balade à vélo sur le pont japonais. La ville est assaillie par les touristes mais mérite vraiment le détour. Une ou deux boutiques commencent à proposer des produits de commerce équitable et l’on se laisse vite aller à juste profiter de la quiétude des lieux. Un nouveau train de nuit nous permet de rallier Saïgon et de découvrir une nouvelle ville mythique, dont le simple nom évoque tant d’histoire. L’occasion de comprendre une nouvelle facette du pays.

 

Entre Nord et Sud

Le Vietnam est de ces pays qui ne s’appréhendent pas facilement. La culture a beau être présente en France, elle est difficilement pénétrable et jalousement gardée dans les sphères familiales. Une manière de mieux se protéger sans doute. Quiconque souhaite mieux comprendre ce pays doit donc plonger dans son histoire et en comprendre les blessures. Sans ce travail préalable, beaucoup de choses peuvent difficilement être perceptibles.

L’histoire du Vietnam pourrait être notre fil rouge pendant ces deux semaines dans ce beau pays. Malgré la lecture de plusieurs articles évoquant la montée en puissance des coopératives dans la presse spécialisée sur le pays (toujours intéressant de jeter un œil sur le Courrier du Vietnam), nous avons difficilement repéré des projets et les rencontres se sont avérées compliquées. La plus intéressante aurait sans doute été un projet accompagné par SOCODEVI, une agence de coopération québécoise, mais le projet, terminé depuis deux ans, a été laissé aux mains des locaux qui ne parlent pas anglais… malgré plusieurs tentatives par plusieurs biais, nous n’arrivons pas à prendre rendez-vous ! Quant à la fédération des coopératives (si nombreuses dans le pays,) nous la cherchons encore dans Hanoi !

De Hanoi à Ho Chi Minh, en passant par Hué, le Vietnam n’est pas fait d’un bloc. Comme le résume bien le Routard, Hanoi a souvent été considérée comme « la prude », par opposition à Saïgon « la pute ». Cette forte opposition entre les deux parties du pays résulte d’une violente division à l’époque américaine. Petit récap : les français débarquent en 1860. Dès les années 1930 de nombreuses manifestations et révoltes éclatent, notamment dans les plantations de caoutchouc (mises en places sous la tutelle colonisatrice). Pendant la Seconde guerre mondiale, la France de Vichy continue tant bien que mal d’administrer ses colonies. Le 2 septembre 1945, Ho Chi Minh déclare l’indépendance du pays… mais c’est sans compter sur la grande volonté des empires de conserver leurs parts de gâteaux ! Si les français ont du mal à récupérer leurs terres, les anglais gardent la place bien au chaud pour leurs voisins. Retour des français en 1946, alors que la première constitution nationale était votée à l’Assemblée vietnamienne ! Si la Russie et la Chine reconnaissent l’indépendante, la France s’entête et ne capitulera que suite au cuisant échec militaire de Dien Bien Phu en 1954. On aurait pu penser que les choses s’arrêtaient là… mais c’était sans compter sur les Etats-Unis qui depuis 1948 soutenaient financièrement et militairement les français. Persuadés de pouvoir faire mieux et surtout envahis du désir de conserver ce pays dans le giron capitaliste, la grande puissance américaine en guerre (froide) contre tout Etat socialiste ou communiste décide du sort de ces millions d’habitants, utilisant un gouvernement fantoche au Sud pour mieux affaiblir le Viet Minh au nord. La guerre tourne vite à une guerre d’usure, où les américains utilisent toutes sortes de produits chimiques contre ces attaquants de l’ombre, habitués à la forêt et capables de vivre reclus, aidés par la seule Mère nature. La scission entre les deux parties du pays est consommée et s’amplifie dans les années 70, jusqu’à l’année 1975 qui marque la fin de la guerre et la victoire du Viet Minh sur les américains et sur le Sud.

Cette rapide remise en perspective historique (avez-vous réellement vu ca à l’école??) permet de mieux comprendre la scission entre ces deux Vietnam : ce Sud, longtemps resté sous influence américaine, en lien direct avec les grandes puissances occidentales dans les années 70 et ce nord, combatif, prêt à toute revanche pour mieux dominer l’envahisseur. Quelques trente années plus tard, le même sentiment perdure chez beaucoup et le contraste est d’autant plus saisissant lorsqu’on arrive à Ho Chi Minh Ville (rebaptisée après 1975), que tout le monde continue à appeler Saïgon.

Car Saïgon a tout d’une grande capitale asiatique : l’effervescence, la folie des grandeurs (notamment architecturales) ou le trafic. Mais la capitale reste Hanoi. Symboliquement, cela est très fort. Au Nord, la capitale politique, administrative, marquée par le Parti; Au Sud, la ville débonnaire, libérée et déjà très consommatrice (et du coup, moins identitaire). Deux journées pour profiter pleinement de Saïgon ne sont pas suffisantes. Mais levés à 6h et endormis d’épuisement, nous arpentons musées, palais de la réunification, pagodes, patrimoine colonial (la Poste est SUBLIME!), magasins d’affiches de propagande et admirons la ville d’en haut depuis l’un des vieux hôtels coloniaux.

Le Mékong se découvre également doucement et nous invite à embarquer sur ce fleuve mythique pour aller creuser l’identité vietnamienne, celle d’un peuple travailleur, le chapeau conique vissé sur la tête (image d’Epinal bien réelle) pour récolter le riz ou vendre ses produits dans des marchés flottants. La route s’ouvre pour mieux nous offrir un passage vers le Cambodge. Nous embarquons ainsi de Saïgon pour toucher à la quiétude du delta de ce grand fleuve. Une fois de plus dans ce pays, le meilleur moyen (rapidité et économie) d’atteindre notre but est de suivre d’autres brebis. Insérés dans un groupe, nous visitons plusieurs villages du delta, tout en profitant des joies du vélo ou de la barque pour atteindre Chau Doc, dernier point avant l’arrivée au Cambodge. Une nuit sur le Mékong dans un hôtel flottant… et nous quittons ce pays si beau, si attachant, sans avoir vraiment eu le temps de nous l’approprier. Trop peu de rencontres de locaux (aucune réponse couchsurfing), trop peu d’échanges autour de projets et pourtant l’envie irrésistible de revenir voir cette terre qui, dans le sillage du modèle chinois, évoluera si vite. L’impression d’un tableau inachevé nous envahit. Tant de questions que nous n’avons pas pu poser : la liberté de la presse, d’opinion (Facebook est bloqué par exemple), le modèle de développement (profondément calqué sur la Chine)… et tant d’interrogations sur les relations nord/sud font que nous aurons inexorablement besoin de revenir ici et que nous avons déjà plongé dans la lecture d’écrivains contemporains.