In(sou)tenable India 2

Inde

La grande boucle indienne

Notre bus file à tombeau ouvert au travers de paysages fantastiques que nous avons vu les jours précédents sur les fresques du palais du Maharadja Singh II. Ces collines désertiques jonchées de quelques arbres touffus et abritant éléphants et tigres faisaient la récréation des notables qui s’adonnaient à la chasse. Ahmedabad arrive enfin. Nous avons quelques heures d’attente dans la capitale du Gujarat. Le temps d’apprécier rapidement ses consonances musulmanes, de l’architecture aux femmes voilées. Au moment de prendre notre train, nous rencontrons à nouveau Kafka qui doit décidément avoir eu une grande influence sur l’Inde.

Les trains indiens portent un numéro et un nom (normalement les deux sont liés). Le notre doit partir à 19h30 d’Ahmedabad soit, à priori : « Ahmedabad train station » que l’on nomme également « Ahmedabad Junction » mais pas «Ahmedabad Gandhigram » (une autre gare). Une heure avant notre départ, nous sommes devant le panneau d’affichage (ceux qui nous connaissent ont le droit de trouver ça amusant)…mais là…aucune trace de notre train, ni d’ailleurs d’aucun train qui parte à 19h30. Oups ??..On fait la queue (enfin la version indienne, un gros troupeau de gens qui jouent des coudes devant le préposé) aux renseignements pour apprendre furtivement (avant de se faire éjecter) que notre train semble partir à 19h du quai 6. Le panneau d’affichage confirme bien un train (autre numéro et nom) à 19h quai 6…malgré l’avance, on se dépêche…pour rien, notre train avec le bon numéro et le bon nom arrivera bien quai 6 à 19h30…

Pour ajouter une nouvelle anecdote à ces anecdotes « Kafka est né en Inde », laisser nous vous conter l’épreuve « J’achète mon billet de train en Inde ». Pour acheter un billet, il faut remplir un petit formulaire disponible au guichet 1. Un fois ce papier rempli avec le nom, le numéro (oui il faut se rencarder avant), la date, l’heure, le pedigree complet des prétendants au voyage ainsi que la classe souhaitée (pas moins de 6 classes différentes mais pas toutes sont présentes sur tous les trains), la personne vous invite nonchalamment à (re)faire la queue au guichet 7. Là, un(e) préposé(e) fait la recherche sur un terminal informatique qui aurait sa place dans un musée et vous annonce fièrement que ce n’est plus disponible…Voici maintenant un ordre d’idée de l’enchaînement des questions/réponses (un vrai dialogue de sourds) qui s’en suivent, entrecoupées des requêtes sur la machine infernale :

- Une autre classe serait-elle disponible ?

- Ce train n’existe pas

- Ah bon nous l’avions pourtant identifié sur Internet, le train du début d’après midi alors, à quelle heure arrive-t-il déjà ?

- La catégorie 2AC est pleine.

- En classe 1AC peut-être, combien cela coûte-t-il ? Et à quelle heure cela nous fait-il arriver ?

- Il n’y a plus de place.

- Le train du début d’après-midi, quelles classes sont disponibles ?

- 600INR mais il n’est pas à destination de Goa.

- Comment ça il ne va pas à Goa, mais quel train pouvons nous prendre alors ?

- Il arrive à 10h30 le lendemain.

- Quoi, mais à quel endroit alors ?

- Écoutez, il y a beaucoup de monde qui attend, allez vous renseigner au guichet 1…

Un peu penauds il faut l’avouer, nous avons baissé les bras…nous avions encore 2 autres trains à réserver et après cet épisode qui dura environ 1heure, nous sommes ressortis de la gare éberlués et bredouille.

Nous voici donc dans le train de nuit entre Ahmedabad et Goa. Le gérant de notre hotel d’Udaipur a finalement réussi a nous dégoter des ticket « dernière minute » (Tatkal en indien) hors des quotas réservés aux étrangers. La climatisation est à son apogée et emmitouflés dans nos pulls, nous trouvons le sommeil. L’arrivée à Goa ne se fera qu’avec 2h30 de retard (soit un retard moyen). Nous rejoignons notre petit hôtel où nous avons résolu de nous poser quelques jours pour travailler agréablement à rattraper notre retard sur l’écriture de nos articles divers.

Goa

Le petit Etat de Goa a vécu 5 siècles d’une domination portugaise qui a pris fin en 1961. Plus que ses plages qui attirent des hordes de touristes en saison, la visite des innombrables traces de la culture des anciens colons vaut le détour. Panaji, la toute petite capitale de l’Etat (100 000habitants) en présente une bonne concentration et parcourir ses rues parsemées d’Azulejos et de petites églises catholiques est enchanteur. Un charme suranné, une plongée dans la langueur et la richesse de cette époque portugaise, il n’a manqué que les pasteia de nata !

Bien sûr, l’étape Goa n’aurait pas été complète sans les quelques brasses sur les longues plages de sable bordées de cocotier. Une petite moto nous aura même permis d’aller visiter un peu plus la côte. Le temps de voir l’autre réalité locale : Goa la touristique, celle des stations balnéaires vivant une explosion du bungalow fait à la va-vite. Il est 14h sur la fine langue de sable blanc, c’est le carambolage : pêcheurs contre joggeurs, bikinis contre saris, vaches sacrées et touristes bourrés, Jetset friquée et ex-soixante-huitard paumé…On vient de loin pour enterrer ici, sa vie de garçon sous alcool et marijuana bons marchés, ses 3 années de jeunesse volées par le service militaire israélien dans un comportement sans respect, ses questionnements sur la vie dans les ashrams ou autres stages de méditation. Où est la sortie, vite ?

Heureusement, notre petit hôtel est loin de ce tumulte. Nous sommes quasi les seuls clients en ce tout début de saison. Autour des délicieux plats préparé par un cuistot hors pairs, nous aurons avec l’équipe de l’hôtel, de chouettes discussions sur la politique du pays. Mais ce petit séjour de repos prend fin. Nous sommes attendus à Bangalore.

Sur la route vers cette capitale du Karnataka, nous décidons de faire une halte de 2 jours à Hampi.

Hampi

L’arrivée matinale dans ce petit hameau est une plongée dans la culture locale. Tous les indiens descendent à la rivière faire leur toilette et leur lessive pour le plus grand plaisir des yeux et de l’objectif. Même Lakshmi, l’éléphant sacré du temple vient s’y faire faire une beauté à coup de balais brosse. Le petit hameau de quelques centaines d’âmes est pourtant une ancienne capitale (Vijayanagar) d’un ancien empire hindou qui fût l’un des plus important de son époque (entre 1336 et 1560) alors qu’il comptait près de 500.000 habitants. L’apogée fut de courte durée alors que les sultans de Deccan on rasé la capitale en 1565 avant d’occuper brièvement le site. Il en résulte une concentration impressionnante de vieille pierres avec un savant mélange d’architectures hindoues et musulmanes, le tout dispersé sur des kilomètres carrés baignés par la rivière Tungabhadra. La fascination de déambuler dans ces vieilles pierres rappelle celle du forum romain à Rome. Une vraie expérience que de se promener dans cet immense musée à ciel ouvert.

Drôle d’ambiance pourtant. Classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, les vestiges semblent aujourd’hui devoir être protégés des activités humaines jugées trop proches (commerces, guesthouses, etc.). Le gouvernement de l’Etat du Karnataka a alors développé un plan de réorganisation du site qui prévoit tout simplement de supprimer toute implantation/activité humaine dans un rayon de 500m autour des monuments. La relocalisation des « déplacés » à quelques kilomètres de là ne semble pas être la priorité du plan et une drôle d’impression se dégage alors que les bulldozers sont déjà à l’œuvre sans que les habitants ne sachent exactement où ils sont censés être relogés. On quitte Hampi avec cette impression que nous avons été parmi les derniers à en avoir profité dans sa version un peu « nature ».

Bangalore

La route vers Bangalore est chaotique. Nous sommes secoués comme des pruniers dans nos couchettes exiguës. 6 heures du matin, yeux bouffis, nous voici débarqués sur l’un des grands boulevards de Bangalore. Avant de réellement comprendre où nous sommes, une poignée de chauffeurs de tuk-tuk s’intéressent de très près à notre sort. En Inde, point d’heure pour une session marchands de tapis composée de « votre destination, c’est très très loin », « avant 8 heures, le tarif est doublé », « des travaux obligent à faire un gros détour », mon chien est malade et j’ai oublié mon pull chez ma grand mère….un sursaut d’énergie pour ce travail matinal dont on se serait volontiers passés et nous voici en route vers Jaaga…que bien évidemment notre chauffeur ne sait finalement pas localiser…on tourne, retourne, il en a marre, nous aussi. Nous voici débarqués sur l’un des grands boulevards de Bangalore (2ème). On arpente les trottoirs cabossés, on demande, on se renseigne avant de faire demi-tour…et puis on finit par trouver.

Jaaga est un centre culturel et espace de coworking géré par une équipe de jeunes innovateurs. A l’instar de Moonlighting (Delhi), nous serons hébergés ici le temps de notre séjour à Bangalore. Alors que nos esprits sont restés dans les couchettes du bus, on a du pain sur la planche. 4 jours devant nous mais 2 de week-end et pas moins de 3 acteurs à rencontrer. L’équipe de Jaaga sera la plus facile à atteindre mais nous devons aussi trouver les responsables de Timbaktu (écovillage) qui font la sourde oreille à nos emails et l’équipe d’Equations (centre de recherche dédié au tourisme local et travaillant sur la question de participation des habitants aux projets touristiques) avec qui nous avons rendez-vous.

Bangalore, la ville de l’informatique, la silicon valley indienne ne présente pas énormément d’attraits touristiques. Quelques bonnes adresses de restaurants, quelques vestiges de patrimoine anglais, une petite visite aux tailleurs sur mesure qui font de belles chemises ou l’envoi d’un colis postal vers la France agrémenteront nos journées. On en profite aussi pour avancer autant que possible sur la suite de notre itinéraire, sur les rendez-vous à prendre, sur les relances par email, sur la rédaction de notre site Internet…on ne s’ennuie pas quoi !

Il est déjà temps de mettre le cap sur Pondicherry, avant dernière étape de notre boucle indienne. Une fois n’est pas coutume, un bus de nuit nous débarque le long d’un grand boulevard des nouveaux quartiers de Pondicherry. Prime pour cette arrivée, une pluie tropicale déverse ses torrents d’eau. La mousson s’abat en novembre sur cette région (Tamil Nadu) et nous en profiterons pleinement alors qu’une tempête est annoncée. Outre retrouver la nonchalance délicieuse de cette ancienne ville française au riche patrimoine colonial, le crochet par Pondicherry s’explique par notre souhait d’aller visiter cette Utopie parmi les utopies : Auroville. Notre première journée sera cloîtrée dans l’hôtel qui lui aussi prend l’eau. Beaucoup d’institutions sont portes closes alors que le cœur de la tempête est annoncée pour la fin d’après-midi. Miracle, nous avons tout de même de l’électricité et de l’Internet ! Le ciel s’éclaircit enfin, on saute sur une moto pour aller découvrir le territoire aurovilien. Sous l’égide officielle d’une fondation, créé par Sri Aurobindo, un ancien révolutionnaire anti-anglais devenu « guide spirituel » et la « Mère », une française l’ayant rejoint dans sa quête d’un nouveau monde, Auroville étend son territoire sur plusieurs centaines d’hectares. Nous ne nous étalerons pas ici sur notre perception de cette utopie, qui 25 ans après sa création montre clairement ses limites…à moins que les limites n’aient été inhérentes à la vision initiale ? Nous en profitons néanmoins pour aller voir l’un des derniers nés des projets « abrités » en terre aurovilienne : Sadhana Forest, un collectif ayant reboisé un espace désertique. Une dernière journée pour aller flâner avec les indiens le long du brise lames de Pondicherry, contempler la baie du Bengale, ses vagues sombres qui explosent sur les rochers pour mieux arroser les locaux habillés de mille couleurs venus « se baigner ». Malgré nos tentatives de très longue date, il nous a été impossible d’acheter le billet de train qui nous aurait fait finir la boucle vers le nord. Rejoindre Calcutta se fera donc en avion… Nous voici donc dans un enchaînement heureusement sans fausse note : Pondicherry/Madras, Madras bus station/ Madras airport, Madras airport / Kolkata.

Calcutta

Atterrissage à Kolkata, nous revoici dans cet aéroport d’un autre temps. Il est 23h, trouver un taxi prépayé, réclamer la monnaie qu’on a « oublié » de vous rendre, monter à bord de l’une de ces belles Ambassador jaune qui emplissent les rues de l’ancienne capitale de la compagnie des Indes. Nous filons au milieu de la nuit et de sa faune. Ceux qui ont mis les pieds en Inde en connaissent l’attrait et le dégoût permanents. A ce titre, Calcutta est sans doute l’apothéose de l’Inde, un sommet d’une beauté hideuse. La cristallisation d’un film de science fiction dans lequel, à la nuit tombée, alors que les riches dorment confortablement, plus haut, dans les étages, la clameur de la rue s’élève. Elle est faite des hommes « intouchables » qui crient leur maison, leur trottoir, face aux chiens et aux autres dalits. Dans une odeur d’égouts, de rats et de plastique brûlé, la ville d’en bas s’endort. La religion et la croyance en une réincarnation meilleure semble y être le dernier rempart avant la vie animale. 1000 et une astuces, 1000 et un petit boulot brodent ainsi une vie des plus dense autour des rues coloniales aux bâtiments mangés par la chaleur humide. Kafka est aussi passé par ici alors que les rues à sens unique voient leur sens changer en milieu de journée, créant une pagaille facilement imaginable. Pour certains, et c’est peut être mieux ainsi, les taxis se refusent à prendre des courses aux environ de 13h. L’exercice du taxi n’est de toutes façons pas aisé puisque le prix de votre course est celui du le compteur mais multiplié par un coefficient variable selon la longueur du trajet et ajouté d’un montant forfaitaire qui varie lui aussi en fonction de l’heure (soir/journée)… ?!?

Calcutta était et reste la ville des penseurs, des intellectuels indiens, la ville frondeuse qui s’est levée face aux anglais, la ville des musées, de la culture. Elle est aussi un lieu de survie, grouillant des millions de gens qui s’y croisent. Nous partons vers l’aéroport, vers le Vietnam, vers l’Asie, celle du Sud-Est en tout cas. Jusqu’au dernier moment attrait et dégoût. Le balai de ces vieux taxis jaunes aux chromes rutilants, la fenêtre ouverte, chauffeur en col blanc, un vent chaud aux milles odeurs épicées qui balaie la figure. Le chauffeur avec qui nous avions convenu le prix avant de partir s’auto-octroie un pourboire de 50 % du tarif, il faut encore négocier, il nous rend la monnaie billet par billet pour voir où nous allons céder…

Au revoir Inde, au moins pour un petit moment…

Conclusion

Chaque voyage en Inde est particulier, porteur d’espoirs et de révoltes. Chaque voyage en Inde est un plaisir et une hâte infinie de quitter cette terre d’extrêmes. Revoir Sharmitja après 10 ans et échanger sur la condition des minorités, sur la place de la femme, sur cette société qui rentre de plein fouet dans un monde consommateur et capitaliste pour lequel elle n’est pas faite. Constater que cette spirale infernale transforme profondément la population, lui offrant tous les apparats de la modernité et la laissant confortablement installée dans un univers où les plus démunis n’ont ni droits ni parole. Accepter que ce pays soit une nouvelle puissance de demain, où les écarts sont plus violents que ceux de la Russie actuelle, qui sont déjà tellement plus creusés que ceux que nous refusons dans notre propre pays. Découvrir les malls, les multiplexes et songer que les perles patrimoniales ne seront certainement jamais réhabilitées ou que les infrastructures nécessaires mettront des années à apparaître.

L’Inde actuelle est tout cela à la fois. Elle n’est pas juste un pays où les paysages sont sublimes. Elle n’est pas un pays ‘cool’ comme tant de touristes aiment la voir, considérant son côté ‘spirituel’ (mot duquel nous ne parvenons toujours pas à comprendre la portée) et oubliant la réserve et l’humilité propres aux cultures bouddhistes et hindouistes. Elle n’est pas juste un monde de possibles, elle est aussi consommée par la corruption et par des écarts prodigieux entre les castes, les religions et les Etats. L’Etat central peine à développer une politique nationale unifiée (exemple criant sur l’éducation où les taux de scolarisation et d’alphabétisation varient du simple au triple), manque de volonté dans ses infrastructures et souffre d’un manque de réalisme. Dans ce « joyeux bordel » (expression que nous consacrons depuis notre premier article sur le pays), nous attendions beaucoup des projets collectifs de cette grande démocratie. Si nos recherches nous ont permis de rencontrer 6 projets différents, nous n’en restons pas moins déçus car cette logique semble aller contre la volonté générale du pays. Contrairement à la Mongolie, au Népal ou à d’autres pays que nous continuons d’arpenter, l’Inde semble encline à oublier cette logique coopérative pour mieux rentrer dans la compétition internationale, même si elle doit vendre son âme au diable. Elle ne s’attache pas à défendre les opprimés ou à améliorer l’éducation et la santé d’un peuple qui prend peu à peu des allures revanchardes et considère que le monde lui appartient, avec une arrogance détestable. Elle met juste un peu de poudre au nez, comme les femmes modernes qui utilisent des crèmes blanchissantes, pour mieux oublier ses réalités. Mais quel visage aura-t-elle après quelques années ?

Après près de six mois en dix ans dans ce pays, à avoir arpenté les Etats, croisé, rencontré et échangé avec les locaux, découvert des projets fascinants et des villes en plein mouvement, ce pays est solidement attaché à nos esprits, mais nous ne serions pas prêts à y vivre. Reste à savoir dans combien de temps ses contrastes nous manqueront et nous appelleront à nouveau pour aller y découvrir de nouveaux projets !

 

In(sou)tenable India

Inde

Quitter le syncrétisme népalais par la route pour retrouver l’Inde s’avéra une procession quasi mystique. 40 heures entassés dans un bus local, où ils n’avaient visiblement pas l’habitude de voir de touristes occidentaux, constitue une expérience réelle pour travailler ses limites, son développement personnel et ses peurs.

D’un monde à l’autre

La frontière ouvrit ses portes à Sunauli. Bloqués en frontière depuis l’aube, nous pouvons néanmoins vérifier que les klaxons restent un langage corporel automobiliste. Conduisant à gauche, les coups de klaxons précisent les positions, à la manière du morse. Un léger coup, merci ; un gros coup « attends, je passe », qui attend, parfois, un double petit coup du véhicule dépassé pour dire « oui oui, vas-y ». Un très gros coup pour prévenir dans les virages quand le véhicule double sur la voie d’en face. Bref, les virages se succèdent dans des bruissements de pneus et dans des symphonies chaotiques de cornes de brume. Ces variations linguistiques ne posent pas de problème à la frontière. Népalais et indiens parlent une langue issue du sanskrit et dont les similarités sont criantes. Pas de visa pour passer d’un côté ou de l’autre et pourtant des heures d’attente…

Nous sommes là avec nos peaux claires, nos cheveux clairs et nos habitudes européennes, si loin de cet univers de contrebandiers qui rappelle d’autres scènes moins lointaines, dans un bus Bucarest/Istanbul où tous les commerçants-exportateurs se faisaient serrer. Ici, le problème semble se poser autour de substances illicites cachées dans des outils. Ou de ces deux femmes arrivées bouddhistes et désormais habillées en musulmanes qui ont eu la bonne idée de ne pas prendre de pièce d’identité.

Face à tout cela, les mouches volent, les chiens passent, les gling-gling à vélo fusent en tout sens. Le petit vieux qui prépare des jus de citron vert frais rigole. Il a raison, c’est cocasse ce joyeux bordel. Personne ne sait quand on repartira… alors chacun monte, descend, les yeux fureteurs à l’a guet de tout indice susceptible de mieux nous informer. Mais chaque départ est avorté : un nouveau militaire monte inspecter les sacs sur le toit, les sacs dans le bus, les sacs des gens. Des personnages hauts en couleurs se succèdent et nous finissons par passer pour entrer enfin en Inde après plus de cinq heures d’attente (sauf les deux contrebandières sans pièce d’identité pour qui le voyage s’arrête là).

 

Delhi et le Rajasthan : voyage au cœur des mille et une nuits

Après plusieurs voyages en Inde (déjà le 3ème pour Stéphanie et le 2ème pour Sylvain), les Utopies Réalistes se sont penchées sur un itinéraire varié à travers le pays à la rencontre de plusieurs projets. Avant de filer vers le Rajasthan, nous prenons le temps de nous poser à Delhi. Stéphanie est malade (un mauvais chai à l’arrivée indienne) et Sylvain mal en point. Au ralenti, nous attendons quelques heures dans la rue qu’une personne de notre coworking/guesthouse nous ouvre (cela deviendrait presque une habitude dans ce voyage!). Après quelques longs moments de solitude, un des co-workers de Moonlighting vient enfin nous ouvrir pour nous installer dans une des chambres. Notre séjour à Delhi nous offre en effet l’opportunité de vivre quelques jours au sein d’un des projets que nous étudions. Espace de co-working et auberge pour les porteurs de projets à moyen et long terme, nous rencontrons plusieurs locaux impliqués dans des projets créatifs. Delhi nous offre aussi quelques jolies découvertes culturelles. Si le Red Fort et la vieille ville nous laissent un peu sceptiques, nous tombons sous le charme de la tombe du deuxième Empereur moghol Humayun, un merveilleux exemple de l’architecture du XVIème siècle, qui annonce les splendeurs du Rajasthan. Les jardins et le rouge de la pierre de sable confèrent au lieu une ambiance hors du temps. Circulant en métro ou en tuk-tuk, nous découvrons plusieurs quartiers de cette ville tentaculaire. L’Institut de l’Habitat nous offre l’occasion de visiter plusieurs expositions et de constater que la réflexion sur le logement est au cœur des problématiques locales alors que bien du travail reste à faire. Manquant d’énergie et de temps, nous ne parvenons pas à faire tous les musées et mosquées de la ville, mais découvrons quelques jolis parcs et autres enclaves agréables, tels que le quartier branché de Hauz Khas, qui invite aussi à la flânerie autour de la tombe du shah Firoz (14ème siècle), à l’époque où Delhi était composée de villages.

L’influence moghole et musulmane dans la région est prodigieuse. Le raffinement des arts d’alors atteint son apogée à Agra, où nous passons deux jours, le temps de visiter le Red Fort et le prodigieux Taj Mahal. Le fort est beaucoup moins connu mais nous a complètement envoûté avec ses couleurs chaudes, donnant sur la rivière sacrée de la Yamuna. Transformé en palais par le Shah Jahan au 16ème siècle, il renferme de nombreuses salles splendides et offre une superbe vue sur le mausolée le plus célèbre au monde. Le Shah y a fini a vie, assigné à résidence par son terrible fils, Aurangzeb, qui prit le pouvoir en 1658. Quant au Taj, on aurait pu oublier qu’il est fermé le vendredi… mais nous avons savouré une vue de coucher de soleil, parfaitement adapté pour retrouver un vieux copain, pas vu depuis belle lurette et presque par hasard ! Et le lendemain, semblant flotter dans les premières brumes matinales, l’incroyable monument nous offrait une vue irrésistible… si incroyable que Sylvain en a trébuché pour mieux se faire une jolie entorse de la cheville ! Ben oui, l’émotion…

La succession de belles images ne s’arrêtait pas là. Ayant repéré un projet à Udaipur, nous en profitions pour faire étape à Jaipur, la ville rose (ocre lui conviendrait mieux!), connue pour ses riches palais et son ambiance encore plongée dans ces siècles où régnaient les maharajas. Le City Palace ou la Hala Mawal nous permettent de mieux comprendre l’histoire mouvementée de cette ville et le pouvoir incommensurable qu’avaient ces hommes. L’architecture locale est exceptionnelle et la ville est une invitation au voyage sensoriel : couleurs, odeurs, lumières se mélangent dans une douce harmonie chaotique. Avant de quitter la chaleur écrasante de la ville, nous passons une journée à arpenter, en compagnie d’un très sympathique guide, le Amber Fort. Une nouvelle merveille, qui nous envoûte par son architecture audacieuse et ingénieuse. Les cours se succèdent, les salles d’audience privées et publiques s’entremêlent et l’on parvient très facilement à imaginer la vie d’antan, où la première épouse régnait sur la cour des autres femmes du maharaja et se prélassaient autour de grandes balançoires, perdues derrière des rideaux opaques et opulents. On quitte cette journée les yeux remplis de souvenirs, d’images d’éléphants et de dromadaires qui servent encore de moyen local de transport. La faune locale est variée d’ailleurs (souvenir d’un petit rat ayant élu domicile dans la piscine de l’hôtel…), mais notre bus, bien que très loin de ces destriers, constitua une réelle aventure. Après avoir galéré à trouver un tuk-tuk, l’hôtel finit par nous en appeler un qui nous propose un tarif prohibitif et nous amène dans un no man’s land, d’où pourrait partir le bus. Une séance kafkaïenne s’en suit. On fait le tour de la ville avec notre tuk-tuk qui ne parle pas anglais et ne sait pas où on va. Personne ne connaît le nom de notre compagnie de bus, personne ne sait d’où partent les bus. On finit par trouver (après avoir discuté avec au moins 15 personnes) quelqu’un qui nous propose d’appeler un numéro écrit sur le billet. Visiblement, le bus aurait du retard et l’idéal est de l’attendre au bureau de la compagnie… qui est à l’autre bout de la ville (Jaipur fait quand même près de 4 millions d’habitants). Une course effrénée et nous voilà au bon endroit, parés pour payer notre course le double du prix négocié et pour attendre deux heures supplémentaires sur une chaise en plastique sur le bord de la route. Mais le bus arrive et nous nous installons enfin dans nos couchettes (un lit pour nous deux, sous les feux de la climatisation glaciale.

A l’arrivée, Udaipur nous ouvre ses portes avec un air plus frais et un soleil toujours aussi radieux. La ville se prête à la promenade piétonne et les richesses culturelles locales sont suffisamment nombreuses pour nous occuper des jours durant. Malheureusement, nous n’avons que deux jours et déjà deux projets à visiter ! Les sacs posés dans une auberge sur les hauteurs de la ville et tenue par une famille extrêmement charmante, nous filons découvrir le lac Pichola et les palais somptueux de cette Venise indienne, créée par l’empire moghole au 16ème siècle. Une balade, un tuk-tuk et nous filons rencontrer l’ONG Seva Mandir qui travaille sur le soutien à la démocratie locale dans les villages. Plusieurs projets sont développés par cette association connue dans toute la ville pour ses actions auprès des femmes, des enfants (scolarisation des filles dramatique au Rajasthan et le taux d’illettrisme est le plus fort d’Inde) et des villages. La maxime de l’ONG cadre parfaitement avec les utopies réalistes : « transformer des vies à travers le développement démocratique et participatif ». Après plusieurs mails et coups de fil restés sans réponse, nous avons décidé de suivre notre méthode népalaise : se pointer directement sur place. Cela fonctionne une fois encore. Après avoir discuté avec la responsable des volontaires internationaux, nous rencontrons la responsable du projet sur le développement institutionnel des villages. Un entretien riche et dense, mais duquel nous ne rapporterons pas d’images, bloqués par la nécessité d’avoir une communication officielle. Au moment de partir, nous rencontrons notre deuxième projet de la journée. L’ONG a soutenu le développement d’une coopérative de femmes qui crée des tissus originaux et locaux. Les produits sont en vente dans un petit magasin annexe et Sadhna vend désormais à des chaines de fringues nationales (voire internationales) comme Fabindia. Des 15 femmes du début, elles sont désormais 800 impliquées et chacune a toujours son mot à dire ! Une rencontre inopinée, pleine de sens et qui nous montre combien l’impact de Seva Mandir sur le Rajasthan semble important. Histoire de fêter dignement cette journée mémorable, nous dégustons un repas mythique avec vue sur le lac, dans un cadre qui n’a rien à envier aux plus belles villes européennes, faisant face à une île splendide dominée par un palais désormais privatisé en hôtel de luxe. Une petite balade au City Palace nous précise les relations ambiguës qui existaient entre les Maharanas des différents duchés du Rajasthan. L’ensemble est une fois encore une invitation au voyage et à la rêverie. Un cours de cuisine indienne plus tard et nous quittons avec regret cette bourgade dynamique, douce et peu polluée qui nous a tant plu. L’étape Rajasthan se termine sur ces notes douces et sucrées, à l’image de la gastronomie locale moghole, pleine de saveurs sucrées-salées. En route pour le Sud…