Nous quittions donc la Russie avec des sentiments complexes, contraires et extrêmes après un passage très agréable dans la trépidante ville d’Oulan-Oude, avant-goût certain de la Mongolie.

Le trajet Russie/Mongolie peut se faire en train ou en bus. Nous avions opté pour l’option la plus rapide et délaissions donc un peu les chemins de fer pour entrer dans l’immensité de ce territoire vierge. Rapide présentation : une population de près de 2,8 millions d’habitants pour une densité de moins de 2 habitants au km2 (histoire de comparer, en France c’est 112 hab/km2, le Canada 3,3 et même l’Islande c’est quand même 2,9!). Cela laisse rêveur et nous nous laissons vite aller à ce somptueux sentiment de liberté et de grands espaces peuplés de chevaux (ratio de 13 pour un homme) et d’ovins et bovins. (quelques 44 millions têtes de bétail).

D’ailleurs, nous arrivons en troupeau de touristes sur la capitale. Aussitôt descendus du bus, nous filons vers les auberges de jeunesse, non sans faire attention aux passages piétons, car a y est, nous sommes aux confins de l’Asie : traverser une route est non seulement un sport de vitesse, mais aussi un entraînement de haut niveau pour notre ouïe !

Installés dans une petite auberge sympathique et vraiment peu chère (grand décalage après la Russie et ses prix excessifs), nous envisageons de profiter de notre passage pour ne pas faire que du boulot et nous accorder une belle semaine de tourisme. Le plus difficile est de choisir… mais nous arrêtons vite notre choix sur une option très économique, nous permettant de nous louer que les services de Luia, notre chauffeur et de son van 4X4 russe (UAS pour les connaisseurs), tout en partageant les frais avec deux hollandais et un autrichien rencontrés sur Oulan-Oude. On trouvera les ger (yourtes en mongol) sur le chemin. Option retenue. Départ le lendemain matin pour la Mongolie Centrale… un bon compromis entre désert du Semi-Gobi (pour le sable), randos, cascades, sources d’eau chaude, steppes infinies et…distances immenses à parcourir au rythme lent du van poussif sur des routes défoncées (quand il y en a).

S’en suivent 8 jours de bonheur en pleine nature, un retour à l’essentiel en somme. Certes, nous eussions préféré partager cette expérience avec des gens proches plutôt qu’avec ces gars un peu jeunes… mais les grandes étendues nous laissent un souvenir impérissable.

Après avoir franchi les derniers faubourgs d’Oulan Bator, la route devient un ruban qui serpente dans ces hauts plateaux et, au loin, rejoint le ciel. Le regard ne bute plus sur rien sinon quelques chevaux, chameaux ou yaks et les yourtes de leurs éleveurs. Une herbe rase, rude et quelques rares arbres tapissent ces plaines infinies plissées ici ou là de collines aux courbes légères. Cette immensité donne « le vertige à l’horizontal », nous rappelle à notre petitesse, invite à la poésie et à la contemplation. Il n’existe que peu de lieux sur cette planète d’une telle virginité. La communion avec la nature est ici un quotidien incontournable et les gestes des nomades sont les fruits de savoir-faire ancestraux qui ont su prendre, à très bon escient, des touches de modernité. Si le confort reste des plus spartiates (on se lave au bac à eau et les toilettes sont souvent un simple trou creusé dans le sol), les yourtes ont toutes leur petit panneau solaire. La nuit tombée, seuls avec quelques bêtes sur lesquelles le clair de lune jette son hale blanc, le silence est d’or. Seules quelques étoiles filantes viennent contrarier les plaines et leur plénitude.

Les gens que nous rencontrons ont le sourire, ils sont blagueurs, leurs richesses sont des têtes de bétail et quelques yourtes. Leur accueil est souvent chaleureux, arrosé d’un petit verre de lait de jument fermenté et d’un biscuit de lait de yak séché au soleil. Parfois cela peut aussi être une bassine contenant une tête de mouton et un couteau…Servez-vous ! L’intérieur des yourtes est coloré du mobilier en bois peint. Les lits individuels sont disposés sur la circonférence. Souvent une petite commode à deux portes jonchée d’un petit autel bouddhiste renferme tous les trésors de famille : quelques photos souvenirs et quelques bijoux. Au beau milieu de cette pièce unique trône le poêle à bois ou crottes séchées qui réchauffe efficacement.

A Tsetserleg (20 000habitants, l’équivalent d’une préfecture), nous reprenons contact avec la civilisation, Internet ou le bitume sur les routes et nous rencontrons Maxime, Cyrielle et Lolita de l’association AVSF (Agronomes et Vétérinaires Sans Frontière). Leur projet sur l’aimag (région) de l’Arkhangai est exemplaire. Inscrit dans la durée, ils ont su instaurer une fédération d’éleveurs de 850 membres menant de nombreuses actions et plus récemment, une coopérative autour du duvet de Yak. Nous reprenons ce travail intéressant dans la partie projet.

Notre route reprend vers l’Ouest et s’élève. 2000mètres, le lac blanc et son volcan éteint, une fois de plus l’impression d’être loin, très loin. Quelques flocons de neige nous font la surprise d’avoir habillé toutes les montagnes environnantes au petit matin, alors que la brume se levait sur le miroir impeccable du lac. Il va être temps de se mettre en route pour le retour vers Oulan Bator. Le terme d’une semaine de nomades parmi les nomades.

 

Retour à Oulan-Bator

Oulan Bator (Ulaanbataar) est assez rebutante aux premiers abords. L’architectus soviéticus a ici aussi défiguré la ville… Certes relativement jeune, car la capitale n’a été définitivement installée qu’au 18e siècle. Pays de nomades, celle-ci a en effet évolué au fil des siècles pour finalement prendre position dans cette ville aux pieds des montagnes. Connue sous plusieurs noms, elle deviendra ce «héros rouge » en 1924 en l’honneur du triomphe communiste.

Nous resterons encore une petite semaine dans la capitale pour rencontrer tous les contacts que nous avons pris. Et comme toujours les contacts appellent les nouvelles opportunités. Francky de l’Alliance française nous fait rencontrer deux artistes français, Mata et Rose, qui travaillent avec les BlueSun, un collectif d’artiste mongols. Leur projet de village d’artistes rentre bien dans nos expériences recherchées et le RDV est pris avec eux ! Entre temps, nous essayons en vain de croiser les référents locaux d’une projet de réhabilitation collective d’un bidonville peuplé des migrants de l’exode rural. Nous avons également un autre entretien avec une personne qui a laissé tombé l’engagement associatif et les projets avec les communautés rurales pour céder aux sirènes d’Aréva qui vient voler le riche sous-sol mongol. Parait-il que c’est là un premier pas pour essayer d’entrer dans la filière développement durable de l’entreprise… Mais si faites un effort, cette filière que l’on voit dans la pub où la centrale nucléaire se transforme en éolienne dans un paysage de bisounours à la Sim City.

Au-delà de ces projets, notre dernière journée sera pleine de rencontres. Nous visitons une école, dans l’idée de créer du lien entre les collégiens de Jean Jaurès (Lens) avec lesquels nous travaillons et ces jeunes mongols, pleins d’entrain et dont le niveau d’anglais nous a bluffé ! Après cette visite riche, nous filons à un déjeuner autour du duvet de yak avec Cédric et la fibre textile, venue de France pour faire une formation au filage traditionnel… sans oublier cette soirée incroyable où avec Mata et Rose nous rencontrons ce collectif d’artistes. S’en suit une séance de travail haletante dans une ancienne école dans les faubourgs d’UB…

Bref, les rencontres et les projets pullulent. On oublierait presque que la ville possède déjà une boutique de produits de commerce équitable (Mary & Marta)… le tout réalisé par des coopératives disséminées un peu partout dans le pays. La Mongolie nous a charmé et nous devons pourtant la quitter. Notre train pour Erlian (frontière chinoise) nous attend.

On repart le cœur chargé, les larmes au coin des yeux devant toutes ces expériences, ces rencontres, ces paysages, cette nature sauvage. La Mongolie n’est pas un voyage comme les autres : elle est une terre qu’on atteint, qu’on foule, qu’on respecte. La Mongolie est un état d’esprit : une coopérative le sourire aux lèvres. Elle se mérite, comme toute contrée… mais ne s’efface pas aisément. Elle est tenace et robuste, à l’image de ses hommes. Je ne sais pas quand nous reviendrons, mais je sais qu’elle nous a laissé à tous deux non seulement une impression, mais aussi une sensation de réalité.