Après deux semaines fantastiques dans ce pays au bout du monde, nous avons quitté le Laos par le Mékong pour atteindre le royaume du Siam. Une dernière Bier Lao avec nos acolytes franco-québécois rencontrés dans la jungle et nous nous frottons déjà aux affres du tourisme thaï, fait de malentendus et de mauvaises combines. La traversée ne dure que quelques minutes, mais nous avons dû attendre des heures avant d’embarquer, du fait du « package » que nous avions pris. Atteignant Chiang Khong, nous rejoignons finalement Chiang Maï, où nous arrivons en début de soirée après des heures de trajets. L’arrivée dans cette ville, qui avait un certain charme voici dix ans, nous effraie par le monde consumériste qui nous attend. Alcool, sexe et arrogance… trois termes parfaitement adaptés aux comportements des touristes occidentaux débarqués dans ce monde nonchalant et prêt à oublier ses traditions pour mieux accueillir ses dollars. Nous cherchons une auberge tous les quatre, mais nos chemins se séparent. Nous atterrissons dans une petite chambre des plus coquettes, au fond d’un jardin, dans une ruelle encore un peu oubliée.

Les jours qui suivent nous offrent l’occasion de gérer l’administratif et de tester l’envoi d’un dernier colis avant notre retour. Pas d’excursion à dos d’éléphant ou de cours de cuisine, les tarifs sont déjà très élevés et les touristes trop nombreux. Les visites de temples se succèdent et nous offrent l’occasion de converser avec un jeune moine bouddhiste, converti à l’ère des masses. Engagé à suivre les centaines de commandements propres à la vie monacale, ce jeune homme dans la vingtaine rêve de visiter les Etats-Unis pour ses excès… sans avoir plus d’idée du pourquoi. Sans doute pour son rêve de liberté qui habite encore des générations de jeunes sacrifiés par les obligations, les traditions et les privations. Nous profitons également de cette escale pour découvrir un projet extrêmement intéressant sur le développement urbain durable. Centre de recherches, de sensibilisation aux énergies renouvelables et d’éducation à l’environnement, cet espace CUSC (Creative Urban Solutions Center) est un véritable lieu ressources ouvert à tous. Travaillant également sur la mémoire de l’habitat traditionnel, il offre plusieurs opportunités pour mieux s’engager dans la compréhension de sa ville et la défense d’une société plus équilibrée. Seul hic : personne ne parle anglais. Difficile donc de converser avec les chargés de projets qui travaillent ici. Nous repartons bien déçus car l’initiative méritait vraiment un focus.

Un petit tuk-tuk en bambou dans les mains, nous quittons les lieux avant de filer doucement vers Sukhotaï, l’ancienne capitale du royaume. Départ en fin d’après-midi pour arriver au début de la nuit dans la nouvelle ville, où nous atterrissons chez un propriétaire peu aimable mais qui se révèle une agréable adresse. Réveil matinal pour flâner dans les temples de la vieille ville, confortablement installés sur nos fidèles destriers loués là. Chemin faisant, nous sympathisons avec une bretonne qui nous fait la visite le guide Vert à la main (bien plus poussé que les guides habituels, qui nous ont finalement beaucoup déçus). Moins grandioses que les temples khmers, dont ils sont contemporains et dont ils ont provoqué la chute, ces temples nous permettent néanmoins de replonger dans l’histoire, de contempler des prang et de confronter les styles des bouddhas. L’atmosphère est tranquille et invite à la contemplation. Une journée bien remplie qui se termine avec un départ surprise. Après avoir arpenté les lieux, nous quittons notre étape plus vite que prévu pour sauter dans un train de nuit destination Ayutthaya. Cette autre capitale thaïe avait supplanté Sukhotaï à l’époque. Visiter les deux villes est un must pour les amoureux de vieilles pierres… surtout pour mieux comprendre les influences khmers dans l’architecture et la culture thaïe. Une deuxième journée à arpenter les temples à vélo, sans jamais se lasser, en prenant le temps de comparer les nez et oreilles des bouddhas ou les influences hindoues et en espérant bientôt découvrir la Birmanie pour mieux saisir l’ensemble des mouvements artistiques de l’époque. Bref, un délice de finir ce périple dans un tel remue-méninges culturel et historique.

A la frénésie culturelle succède la frénésie consommatrice. Nous arrivons à Bangkok avec un joli petit train qui nous montre directement cette facette moins connue de la Thaïlande, celle d’une société de plus en plus clivée, où les plus pauvres survivent dans des habitats de fortune, en bords de rails, au milieu d’égouts à ciel ouvert. Bangkok est grande, fascinante, effrayante à certains égards également. Nous avions anticipé notre arrivée depuis quelque temps car débarquer un 23 décembre dans la capitale d’Asie du Sud-Est aurait pu être quelque peu anxiogène. Nous avions donc réservé une petite auberge dans un quartier moins touristique (Thamet) que l’affreuse Kao San Road, temple de la débauche à toute heure. Nous posons nos sacs pour mieux découvrir le grand marché du dimanche, le Chatuchak Market. INCROYABLE. Une impression de braderie lilloise qui se reproduit chaque week-end sur des hectares de stands. Des fringues à prix imbattables, des souvenirs, des bibelots et des glaces à la noix de coco à des prix dérisoires, qui font temporairement oublier les 38 degrés à l’ombre ! Un bon plan parmi d’autres découverts à la lecture de la carte de Nancy Chandler’s, une expatriée anglaise qui connaît la ville et le pays comme sa poche et qui donne des infos pratiques et savoureuses pour les routards lassés des guides conventionnels. Bangkok nous offre aussi l’occasion de visiter notre dernier projet dans le cadre de ces six mois de recherche-action : Hubba, un espace de coworking tout récemment installé sur la capitale. Un bel espace fraîchement rénové, une rencontre très sympathique avec des gens motivés et une envie de réseauter autour du coworking, tout en faisant évoluer l’espace de travail en un lieu de vie collaboratif. A revenir voir très vite !

Le 24 décembre nous offre l’occasion de nous déguiser en père noël sur les klongs (les petits canaux) de la Venise asiatique, dont le sol s’est enfoncé de deux mètres en 10 ans. La question écologique est donc centrale en Thaïlande et notre séjour qui suivra sur les îles accentue notre analyse sur le sujet. La question énergétique est centrale dans le pays et les crues submergent régulièrement les célèbres statues d’Ayutthaya. La Thaïlande est fragile et souhaite mieux avertir la population des risques qu’ils encourent. Mais les moyens ne sont pas encore suffisants. Cette visite nous permet de découvrir les conséquences des inondations de 2011 et de constater l’impuissance dans laquelle se trouvent des milliers de locaux. Malgré ces tristes considérations, la journée passe vite et nous décidons de nous offrir un bon restaurant japonais pour célébrer le réveillon de cette fête si lointaine des habitudes locales. Découvrant un nouveau quartier de la ville (Sukhumvit), nous nous régalons de quelques sushis délicieux. Notre cadeau de Noël sera une découverte de quelques autres temples et mystères dans la ville… surtout vue d’en haut depuis la merveilleuse tour Baiyoké, où nous restons des heures durant à faire des photos ! Bangkok recèle de mille et une ambiances où toute l’Asie se mélange. Un détour par le quartier chinois et une dosa dégustée dans le quartier indien nous ramènent quelques mois en arrière, histoire de mieux revivre ces expériences déjà loin derrière nous.

Après cette dernière escale entre tourisme et projets, nous filons nous poser quelques jours sur une île dans la mer d’Andaman : Koh Lanta (rien à voir avec celle de l’émission de TF1). L’arrivée ne s’est pas faite sans peine. A dire vrai, en 6 mois de voyages, c’est sans doute la plus mauvaise organisation que nous ayons connue. Une vraie mafia touristique. Nous changeons de bus 5 fois pour un seul et même trajet. De vraies têtes de bétail équipées de petits post-it et de badges de couleurs pour distinguer les moutons des vaches… arrêtés dans des stops au milieu de nulle part pour être obligés de prendre un petit déjeuner. Bref, après des heures de transports de nuit et de jour, nous arrivons enfin dans l’hôtel que nous avions réservé depuis un mois… et ils ne nous avaient pas dans leur liste ! (après ils ont reconnu avoir confondu les résas de décembre et janvier). Bref, hormis ces quelques péripéties du début, nous passons là six jours de repos délicieux, alternant rédactions, bains de mer et bains de soleil. Un réveillon du jour de l’an entourés de français et de danois, nous commençons l’année en gagnant une excursion dans les îles alentours. Réveil ultra matinal le 1er janvier 2013 pour prendre un rafiot de plus (voir Vietnam) et filer sur les flots dévastés par les vents et les pluies des deux jours précédents. Le snorkelling est génial, la sortie très agréable… mais le petit bateau tangue et ne résiste pas vraiment à la mer bien formée qui n’hésite pas à passer par dessus bord. On arrive finalement sains et saufs sur la plage après un retour vraiment long, mais des souvenirs de poissons (némos, poissons léopards ou les plus beaux, les poissons perroquets) pleins la tête.

L’année commence et nous quittons notre dernière escale. Nous n’avons pas eu assez de temps pour identifier et visiter beaucoup de projets dans ce pays devenu un paradis touristique. En dix ans, le pays s’est transformé, ouvert à une masse omniprésente de touristes venus goûter aux atouts d’un pays gâté par la nature. Les écarts se sont creusés et ne cesseront sans doute de s’agrandir dans un pays qui hésite sur le modèle politique qu’il souhaite conserver. La monarchie est de plus en plus décriée et la propagande omniprésente, plus que dans la plupart des dictatures que nous avons croisées. Entre tradition et tourisme de masse, deux pays s’opposent et malgré tout, les thaïs font semblant de vivre en cohésion, comme pour mieux accueillir ces touristes qui représente une manne énorme de devises pour l’économie locale. Un capitalisme galopant s’est installé profondément dans ce pays coincé entre plusieurs pays communistes, entraînant avec lui une certaine perte de repères et son lot de problèmes de santé (bon nombre d’enfants semblent avoir grandi et grossi de 3 générations par rapport à leurs parents). Ces dérèglements s’accompagnent pourtant d’une tolérance immense, presque insupportable, à l’égard des occidentaux venus profiter des jouissances qui leur sont offertes. Prostitution, tenues inadaptées à la discrétion asiatique, excès d’alcool ou de drogues rendent le contraste saisissant lorsqu’ils croisent des moines bouddhistes ou quelques encens brûlants à l’entrée d’une maison.

Bref, nous quittons la Thaïlande avec l’envie d’y revenir pour découvrir le nord-est (Isan) et replonger dans les mystères de Bangkok, cette ville tentaculaire… mais nous la quittons étrangers à ce mouvement qu’elle a choisi de prendre. En quittant Koh Lanta, nous nous dirigeons donc vers Kuala Lumpur, d’où nous partirons le lendemain pour rejoindre notre France natale. Une longue journée et une autre nuit de bus nous attendent. Encore un calvaire avec encore cinq changements de bus. Nous arrivons à bon port, en plein milieu de la nuit à Kuala Lumpur. Quelques heures à découvrir la capitale malaise, son multiculturalisme, son influence anglaise et ses tours jumelles puis nous filons doucement vers ce vol retour qui nous ramène à l’hexagone, continuer à chercher et à trouver d’autres utopies réalistes. Un retour dans un univers individuel qui, parfois, vante le collectif, mais ne sait plus faire société. Un retour dans cette « lazy » société, celle où les droits sont devenus plus importants que les devoirs. Un atterrissage en douceur pour éviter de replonger, la tête dans le guidon, dans ce monde nihiliste et admettre qu’au-delà de toute cette tristesse, un autre monde possible est déjà en émergence. Un monde où les utopies sont bien réalistes, mais où en parler fait peur, pour la simple raison qu’il est plus facile de critiquer, attaquer ou détruire que valoriser, défendre ou protéger. Mais notre utopie ne fait que commencer et nous espérons la partager avec vous tous et faire valoir que des expériences de vivre ensemble et de faire ensemble existent et qu’elles n’ont besoin que d’un peu de lumière pour mieux essaimer.

Le projet ne fait finalement que commencer !